Autodissolution des « DS. » en Italie au profit du « Parti Démocrate »:

Un saut qualitatif dans la décomposition du mouvement ouvrier.

 


Lors de sa dernière conférence notre Groupe a adopté un document sur la situation mondiale dans lequel on lit :

 " La période actuelle est marquée par la décomposition du mouvement ouvrier, la prise en charge plus que jamais par les vieilles directions du mouvement ouvrier des exigences du capital jusqu'à remettre en cause l'existence même des organisations ouvrières ".

 

Jusqu’ici, pour détruire les partis ouvriers, ouvrir à une exploitation sans frein du prolétariat il avait fallu le fascisme et la violence. Aujourd'hui ce n'est pas la terreur organisée par l'état bourgeois et les bandes fascistes qui est à l'origine de la dissolution des DS (« Démocrates de Gauche »); c'est de l'intérieur même de l'organisation qu'a été menée la bataille pour conduire à ce résultat : 75% des adhérents ayant voté dans les sections des DS ont suivi l'appel des dirigeants pour la constitution du Parti Démocrate et donc pour la mort de leur propre parti. Vote que le congrès de Florence (19 au 21 avril) n'avait plus qu'à entériner. Les 25% d'opposants à la direction se sont répartis pour deux tiers sur la motion Mussi (leader de la "gauche" des DS et … ministre de Prodi) pour le maintien des DS, et un tiers sur la motion Angius, qui ne rejette pas la perspective du PD mais demande qu'il soit "ancré" dans le Parti Socialiste Européen.

 

C'est l'ultime et décisive étape d'un processus de décomposition politique et organisationnelle  dont les manifestations les plus visibles ont été en 1991 le passage du Parti Communiste Italien au PDS (« Parti des Démocrates de Gauche »), le ralliement à la coalition bourgeoise dite de l'Olivier en 1995, puis un nouveau changement de sigle en 1998 (de PDS à DS) allant de pair avec l'effacement de plus en plus marqué derrière  l'Olivier. C’est maintenant une étape décisive qui se franchit. Le nouveau « Parti Démocrate » va réunir avec la majorité des DS la « Marguerite », surnom de "Democrazia e Liberta" dont le dirigeant Rutelli fut un "espoir" du Parti Radical avant de devenir l'instigateur d'un regroupement de divers débris de la Démocratie Chrétienne et autres organisations bourgeoises, et enfin d'autres débris de partis bourgeois.

 

Le Parti Démocrate s'affirme dès sa constitution comme un parti voué à la défense de l'ordre capitaliste. La procédure choisie pour lui donner vie vaut programme. Le 14 octobre auront lieu les " primaires " qui vont désigner : le secrétaire national, les 2400 délégués de l'assemblée constituante nationale, les secrétaires régionaux et les 4800 délégués pour les assemblées constituantes  régionales. Pourront voter tous les Italiens ayant au moins 16 ans  s'étant acquittés d'une contribution de 1 euro et déclarant vouloir participer au processus constituant du PD. C'est ainsi que dans les semaines à venir, le principal parti issu de ce qui fut le plus important parti ouvrier en Europe (le PCI ), les DS, qui ont occupé  la place laissé vacante par l'implosion du PSI depuis 1991, va disparaître corps et biens. Au bout du compte ce sont 200 000 militants (entre les deux tiers et les trois quart des adhérents des partis issus du mouvement ouvrier en Italie) qui devraient se retrouver dans un parti étranger à leur propre histoire.


« Couper le cordon ombilical », sous les applaudissements de la bourgeoisie italienne


Pour saisir pleinement ce dont il s'agit il suffit de lire ce que W.Veltroni, actuel maire DS de Rome et très probable futur secrétaire du PD, en dit lui même :

" (...)  ce que nous entendons lorsque nous parlons d'un parti à "vocation majoritaire" c'est un parti qui ne vise pas à représenter telle ou telle composante identitaire ou sociale (…) un parti résolument réformateur," ( " La Repubblica " du 24 août).

Message reçu : Carlo de Benedetti, patron du deuxième groupe de presse italien (dont La Repubblica et l'Espresso), quelques semaines avant les législatives de 2006, revendiquait la carte n° 1 du PD car, disait-il :

 " Nous avons besoin de réformes radicales et profondes, qui coûtent et provoquent  des changements sociaux".

 

Avec la constitution du PD est donc visé un double objectif : faire disparaître ce qui pourrait être saisi comme un point d'appui pour la classe ouvrière dans sa résistance à l'offensive "réformatrice" et tenter de construire un grand parti bourgeois résolument attaché à la "modernisation" de l'économie italienne.

 

Lors du meeting dans lequel il s'est porté candidat au secrétariat du PD et donc au poste de premier ministre, le coeur du discours de Veltroni était le combat pour un "pouvoir qui décide" ; ce qui lui vaut l'hommage appuyé du président du syndicat des patrons (Confindustria), le président de Fiat et de Ferrari, Luca di Montezemolo : 

“Bien Veltroni, attentif à nos thèmes ...Tous aujourd’hui sentent le besoin d’une politique forte qui décide et qui soit proche des vrais problèmes. Cela m’a fait un grand plaisir d’entendre Veltroni  parler de risque, de mérite, d’école, d’innovation . Donc tout très bien“.

Réponse de Veltroni:“(ces louanges) m’ont fait énormément plaisir parce que c’est une personne que j’estime “.

C'est donc ouvertement à une représentation des secteurs les plus concurrentiels de la bourgeoisie que vise le PD.

 

Or pour une partie importante de la classe ouvrière italienne et de la jeunesse, malgré les changements de sigle et une orientation politique réactionnaire, les DS restaient liés à l'histoire des luttes ouvrières, représentaient la possibilité sur le terrain électoral de se positionner contre les partis traditionnels de la bourgeoisie. Mais aussi sur le terrain de la lutte des classes directe. Ainsi encore en 2002, lorsque le gouvernement Berlusconi entreprend de liquider un point essentiel de la protection des travailleurs contre les licenciements, la mobilisation ouvrière impose le front unique aux syndicats qui doivent appeler à une manifestation centrale à Rome qui regroupe 2 à 3 millions de travailleurs et de jeunes (voir C.P.S n°8 de mai 2002). C'est une manifestation d'une ampleur sans précédent à laquelle les dirigeants des DS qui n'en voulaient pas ont été contraints d'appeler. Cet appel ne faisait pas subitement des DS un parti défendant les intérêts ouvriers, mais il marquait une prise de distance avec le gouvernement Berlusconi et était un point d'appui pour la classe ouvrière. Cela ne doit pas pouvoir se reproduire. Et c'est pourquoi la rupture avec le passé d'organisation ouvrière doit être nette et sans bavure.

 

La question de l'affiliation européenne du futur PD ayant fait débat entre les dirigeants DS et ceux de la Marguerite, cette dernière fait savoir par la voix de son secrétaire (Rutelli): " Nous devons en finir avec les obsessions sur les origines, nous devons couper le cordon ombilical et les DS doivent couper le cordon ombilical avec le Parti Socialiste Européen ".

Fassino, le secrétaire des DS s'incline, et indique au Monde du 23 mai indique de quels  "grands ancêtres" le PD se réclame : Roosevelt, Adenauer, et … de Gaulle !


Un évènement de portée européenne


Avec la restauration du capitalisme en URSS les partis inféodés à la bureaucratie du Kremlin en ont fini avec toute référence au socialisme et avec un double jeu dont Mario Pirani (qui fut le responsable économique de l'Unita, le quotidien du PCI) donne la quintessence dans un article publié à l'occasion du cinquantième anniversaire de la révolution des conseils ouvriers de 1956 en Hongrie.

" (...) double jeu inventé et incarné par Togliatti  qui avait réussi à enraciner les masses italiennes dans les limites d'une opposition de masse dont les barrières étaient la constitution italienne et le respect des engagements pris à Yalta, (…) qui revendiquait la voie parlementaire pour aller au pouvoir, et qui modulait son idéologie afin, par dessus tout, de se garantir un gentleman agreement avec le monde catholique. Dans ce contexte l'URSS avait la fonction de catalyser l'imaginaire révolutionnaire d'une base au quotidien engagé dans un réformisme de fait, projetant dans un futur intemporel le socialisme sur le modèle soviétique."

 

En 1991 la disparition de l'URSS bouleverse la situation, les dirigeants du PCI peuvent se lâcher sans réserve, Mario Pirani  dans l'article déjà cité conclut :

 " (...) le rétablissement du capitalisme en URSS est utilisé par tous les mouvements issus du stalinisme pour surenchérir dans l'adhésion sans réserve à l'économie de marché non seulement pour aujourd'hui mais y compris pour " un futur intemporel ".

Cet abandon de la perspective du socialisme même pour un "futur intemporel" a des conséquences considérables. C'est elle qui ouvre la voie à la rupture organisationnelle avec le mouvement ouvrier, ce qui est bien autre chose qu'une accentuation de la collaboration avec des gouvernements bourgeois.

 

La dissolution de l’essentiel de ce qui fut le plus important parti issu du mouvement ouvrier en Europe revient à l’ouverture d’une porte jusqu’ici sous pression mais qui n’avait pas cédé, et constitue un véritable appel d’air pour tous ceux qui en Europe rêvent de liquider les partis issus du mouvement ouvrier. Ainsi, lors du meeting de S.Royal tenu entre les deux tours à Lyon, sur fond « d’ouverture » vers l’UDF de Bayrou, Romano Prodi adressait à Royal un message l’invitant à poursuivre dans cette voie, donnant le PD. en exemple. Un peu plus tard, la citoyenne Royal rencontrait Veltroni dans un grand restaurant parisien.

Le même Veltroni sera l’invité de l’université d’été des « Gracques », courant de la "gauche rénovatrice" favorable à une alliance P.S-Bayrou, à la même tribune notamment qu’A.Giddens, professeur émérite à la London School of Economics et membre de la chambre des lords, bien connu pour avoir été le mentor de Tony Blair dans son opération de conquête et de "rénovation" du parti travailliste. Ce dernier s’était exprimé dans la Repubblica à l’automne 2006 sur la création du nouveau parti.


Au bout de la « troisième voie »


Depuis l’effondrement de l’URSS, puis la restauration du capitalisme en Russie, la dégénérescence politique des partis sociaux-démocrates s’est accélérée, sous l’impulsion des tenants de la « troisième voie » britannique, ou du « nouveau centre » allemand. En 1999, c’était d’ailleurs le secrétaire des DS de l’époque, D’Alema, qui convoqua un sommet des "progressistes" à Florence avec Clinton le président de la première puissance impérialiste, Cardoso le président du Brésil, auxquels il faut ajouter Schröder, Blair et Jospin c'est à dire les dirigeants des trois plus importants partis sociaux démocrates d'Europe. Veltroni s’inscrit dans cette continuité :

« Lula et Clinton peuvent et doivent être dans la même famille et je voudrais que cette famille soit l’internationale des socialistes et des démocrates. »

L’essence de cette « famille », c’est la négation du socialisme poussée jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la volonté de faire disparaître, de liquider le mouvement ouvrier. Anthony Giddens titrait sa contribution dans la Repubblica : " le socialisme est mort, la gauche non ".

Il développe:

" Le socialisme est mort. La date précise du décès est connue - 1989 - mais déjà depuis longtemps il était malade ( ... ) les révolutionnaires en politique n'existent plus parce que l'idée centrale qui a servi de propulseur au socialisme révolutionnaire, la notion à la base même de la définition du socialisme, l’idée qu’une économie contrôlée et répondant aux besoins humains puisse se substituer au mécanisme des prix et du profit, une fois mise à l’épreuve, a failli partout (…).

« Le socialisme réformiste a cru (lui) en une économie mixte. (…)Aujourd’hui la question clef est de savoir si ce type de socialisme lui aussi est mort. Ma réponse est un clair oui, il n’y a pas d’exception à la nette constatation par laquelle j’ai commencé cet article. (…)

«  Qu'est ce qui reste après la fin du socialisme  ? Ou en d'autres termes qu'est ce qui reste de la gauche ? ( ... )  La gauche ne peut plus se définir dans les termes du socialisme des temps passés comme la voie pour limiter les dommages infligés par le marché à la vie sociale (...)  Aujourd’hui la tâche des gouvernements est de favoriser un meilleur fonctionnement des marchés, d’étendre leur rôle plutôt que le réduire.

(…) Dans une ère de libertés individuelles vers lesquelles il y toujours plus d'aspirations nous devons investir dans les personnes pour les aider à s’aider eux-mêmes (…) la gauche ne peut pas se définir dans les termes d’une conception classique de défense des libertés civiles.

 

Il n’est pas de droite d’admettre que la criminalité et le désordre social représentent un grave problème pour les citoyens. Il n’est pas de droite de dire que l’immigration doit être contrôlée (…).

 Je suis favorable à l'idée de la création d'un parti unifié de la gauche italienne. »

Tout est dit.


Effacer la lutte de classe du prolétariat…


Le prolétariat se constitue en classe "pour soi" au travers de ses organisations (syndicats et partis) et par les conquêtes sociales qui instituent une solidarité entre les salariés (par exemple la sécurité sociale ou les contrats de travail nationaux). Que chacun « s’aide soi-même » c'est la négation du droit à avoir des droits collectifs et donc à s'organiser pour les conquérir et les défendre, c'est le rêve de tout patron : "négocier" le contrat de travail individu par individu ce qu'exprime bien la formule Sarkozy- Medef de la " séparation à l'amiable ".

 

Plus encore, la constitution des partis de la classe ouvrière en Europe, historiquement, correspondait à l’aspiration que vienne au pouvoir un gouvernement ouvrier, ces partis étaient et sont encore le seul moyen courant pour le prolétariat pour poser sa candidature au pouvoir politique, pour en finir avec les gouvernements aux ordres du grand Capital, pour un gouvernement des seuls partis ouvriers.

 

La liquidation des « DS » telle qu’elle se produit aujourd’hui est donc fondamentalement un coup porté aux travailleurs, à la classe ouvrière, pour tenter de les expulser de la scène politique, en détruisant le principal instrument qui permettait de poser ne serait-ce que la perspective d’un gouvernement menant une politique répondant aux aspirations des masses populaires.

Ainsi, après la dissolution des DS, les formations issues du mouvement ouvrier en Italie ne devraient pas représenter, électoralement, beaucoup plus de 10% des voix (en partant des derniers résultats ). Or en 1987  le PCI à lui seul faisait encore plus de 26% et le PSI plus de 14%.

A cela on doit ajouter que la politique des dirigeants de l’ex-PCI a eu comme conséquence un continu affaiblissement électoral et organisationnel. D’un million de membres en 1990, le parti n’en avait plus que 700 000 à la fin de la décennie, et 300 000 à la veille du congrès de Florence en 2007. Electoralement, alors qu’en 1987 le PCI fait encore 26,1% des voix, en 1996, pour la part proportionnelle, le PDS fait 21,1%. En 2001 les DS ne font plus que 16,6% et en 2006, alors qu'il y avait dans la classe ouvrière et la jeunesse une formidable aspiration à battre Berlusconi: 17,5% (aux sénatoriales).

C’est un bilan de faillite.

 

Il s’agit donc bel et bien de l’aboutissement partiel de la décomposition du mouvement italien, et non pas de la destruction des DS par le mouvement de la lutte de classe, mouvement qui en brisant ce parti traître et dégénéré, fraierait la voie à la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe. Dans ce second cas de figure, il y aurait tout lieu de se réjouir de la liquidation de l’essentiel de l’ex-PCI. Mais on assiste à l’inverse.


… sinon la criminaliser


L’offensive de liquidation vise non seulement les partis d'origine ouvrière mais aussi les syndicats, même si la liquidation pure et simple des organisations syndicales n'est pas à l'ordre du jour immédiat.  Ce qui par contre est indispensable à la réussite d'une politique "résolument réformatrice", c'est l'association des dirigeants syndicaux à l'élaboration et à la mise en oeuvre de ces "réformes", ce que l'on appelle "concertation". Or, en Italie, il y a une tradition de contestation de l’orientation participative des responsables syndicaux.

En effet, le soutien de direction de la CGIL au gouvernement Prodi  ne va pas sans résistances. C’est ainsi que les dirigeants confédéraux (CGIL, UIL, CISL) venus tenir le 7 décembre 2006 des assemblées du personnel dans les usines Fiat (Mirafiori) de Turin pour y défendre le budget et les réformes du gouvernement y ont été copieusement sifflés ; cet avertissement a été entendu et a donné lieu à une réponse rien moins qu’anecdotique de la part des secteurs (partis et directions syndicales) liés à la construction du PD.

 

Début février en effet la police “découvre“ opportunément un nouveau réseau des « brigades rouges ». Gros titres dans la presse qui « révèle » : « des syndicalistes CGIL parmi les inculpés » ; ce titre paru en première page de La Repubblica du 13 février est repris en pages 2 et 4 avec la précision que quatre de ces “terroristes“ sont membres de la FIOM, la fédération de la métallurgie de la CGIL, fédération où l’opposition à la politique de concertation s’exprime avec une particulière vigueur. Epifani, le secrétaire général de la CGIL (membre des DS et pro PD), monte au créneau : “Il faut rehausser la garde dans les usines du Nord “. Il rappelle les propos qu’il avait tenu fin 2006 après des manifestations dans lesquelles on avait entendu crier: « Damiano (ministre DS du travail) traître! » : "je m’emportai contre ce langage inacceptable, contre la logique de l’ami-ennemi, contre l’idée du traître. Un vrai bouillon de culture du terrorisme. Alors que le dialogue social exige le respect.

Le 15 février, Piero Fassino (secrétaire national des DS) en remet une couche:

“ Il faut détruire l’idée que les injustices puissent être dépassées en recourant à la lutte armée ... aucune forme d’intimidation même verbale, souvent c’est en commençant à apostropher un adversaire comme « au service des patron » que commence un parcours de criminalisation qui peut porter à des fins tragiques ... "

Criminaliser le rejet de la concertation, c'est à défaut de pouvoir détruire frontalement l'organisation syndicale, tenter d'interdire aux travailleurs toute tentative de s'en saisir et par la même conduire à son affaiblissement. La concertation, la coélaboration des réformes ne sont pas au demeurant des spécificités italiennes. La proclamation du PD. s’inscrit donc dans une offensive d'ensemble contre le mouvement ouvrier organisé à laquelle participent pleinement les dirigeants des syndicats, s'appuyant sur la décomposition des partis issus du mouvement ouvrier.

 

C'est la direction du PCI qui a patiemment préparé  le terrain pour en arriver à la situation d'aujourd'hui se saisissant en 1991 d'une double opportunité c'est à dire à la fois la restauration du capitalisme en URSS (comme nous l'avons déjà évoqué) et l'implosion du PSI, tellement arrimé à la démocratie-chrétienne qu’il en partagea le sort, et dont la disparition ouvrait à l'ex parti stalinien la possibilité de prendre la place politique qu’occupait l'organisation social-démocrate.  Il mérite donc de revenir sur l'histoire des 50 dernières années du PCI.


Eléments sur l’histoire du PCI : de la chute de Mussolini…


Après la guerre, le PCI été le parti le plus puissant d'Europe occidentale, un parti totalement lié à la bureaucratie du Kremlin, un rouage du stalinisme international.

Formé en 1921 au congrès de Livourne par des militants venus du PSI qui voulaient rejoindre la troisième internationale, il représentait à l'origine une organisation relativement faible par rapport au vieux parti socialiste.

Il fut immédiatement confronté au fascisme, à la répression, puis rapidement soumis à la pression de la clique de Staline au sein de la Troisième Internationale. Gramsci arrêté, Bordiga rompant avec Staline mais entraîné sur un terrain sectaire, c'est Togliatti qui, de Moscou, dirige un parti dont une partie des effectifs est en exil et l'autre dans la clandestinité. Envoyé en Espagne pendant la révolution il dirige la liquidation physique des trotskystes et des anarchistes. Mais lorsqu'il rentre d'URSS en 1943 (sur un bateau américain) c'est auréolé du prestige de la victoire que l'armée de l’URSS est en train de remporter sur les troupes de Hitler.

 

Or, l'effondrement de l'état fasciste de Mussolini a ouvert une période révolutionnaire en Italie : grèves, occupations d'usines et de terres, constitution de véritables corps armés de partisans. Les organisations ouvrières se reconstituent. Togliatti joue alors un rôle décisif pour maintenir l'Italie dans le cadre de l'ordre international négocié entre les gouvernements américains, anglais et russes, à Yalta et Postdam, pour faire refluer le mouvement révolutionnaire, rendre les armes, reconstruire un état bourgeois. Cherchant à maintenir la monarchie, l’impérialisme anglais choisit pour diriger le gouvernement provisoire Badoglio, qui fut chef d’état-major de Mussolini jusqu’en 1940. Mais le « Comité National de Libération » qui regroupe les organisations luttant contre les troupes restées fidèles à Mussolini et contre l'armée allemande d'occupation, refusent de reconnaître et le roi et Badoglio.

 

Dès son retour, en mars 1943, Togliatti réunit le CN du PCI à Salerne. Invoquant «le devoir de renforcer et d'étendre l'unité nationale », la résolution se prononce pour le soutien au gouvernement Badoglio :

« le C.N (…) se prononce pour un gouvernement de caractère transitoire mais fort et influent de part l'adhésion des grands partis de masse, capable d'organiser l'effort de guerre et en premier lieu de créer une armée italienne forte ... " ( 30 et 31 mars 1943 )

C'est ce qu'on appelle la "volte face" de Salerne.

 

Le 24 avril est mis en place le 2ème gouvernement Badoglio. Togliatti y entre comme ministre sans portefeuille c'est à dire vice président du conseil. Le 5 mai 1943, le Conseil National de la Libération décide de reconnaître le gouvernement Badoglio. Le 9 juillet nouveau discours de Togliatti  qui restera comme celui de "la main tendue aux catholiques", en fait à l’Eglise embourbée jusqu’au cou dans la collaboration avec les fascistes. C’est là un élément central de la bataille pour la reconstruction de l'état bourgeois, un marche-pied à la « Démocratie Chrétienne » fraîchement proclamée, qui va pouvoir s’appuyer sur le formidable réseau des paroisses … et sur la collaboration avec la Mafia.

En attendant, pour mettre fin aux arrestations et aux procès en un mot en finir avec l'épuration des fascistes dans laquelle les partisans se sont spontanément engagés, Togliatti lui-même sera ministre de la justice de juin 1945 à juillet 1946. Il assumera la responsabilité directe de la loi d'amnistie qui sera adoptée le 22 juin 46, loi qui concerne tous les fascistes y compris des criminels notoires.

 

Durant les deux années de la résistance armée (43-45), le PCI connaît un développement impétueux ; pour des millions de travailleurs et de jeunes il est le parti qui joue un rôle moteur dans l'organisation du combat contre le fascisme, en même temps porteur d'un changement radical: la fin du vieux monde capitaliste qui a engendré ce monstre. La contradiction entre ces aspirations et la politique des staliniens italiens dans une telle situation aurait pu permettre à la section italienne de la 4e  Internationale de se développer. Pour l’empêcher, les staliniens recourront à l’élimination physique des trotskystes comme Pietro Tresso, ex membre du bureau politique du PCI, exclus en 1930, passé à la 4e Internationale, que les staliniens, sur ordre de Moscou, exécutent dans les maquis de Haute Loire en 1943.


… au « compromis historique »


En 1947 sur injonction du gouvernement américain la Démocratie Chrétienne met fin à la période des gouvernements d'union nationale. Le PCI et le PSI se retrouvent dans "l'opposition" parlementaire sans pour autant ouvrir aucune issue gouvernementale; ce qui revient à un soutien de l'extérieur aux gouvernements dirigés par la Démocratie Chrétienne. Suit une longue saison au cours de laquelle les dirigeants du PCI vont aller de plus en plus loin dans la "théorisation" de la collaboration avec le principal parti bourgeois italien. Il revient au successeur de Togliatti, Berlinguer de se saisir  du coup d'état de Pinochet au Chili (1973) pour publier  un article dans la revue théorique du PCI ( Rinascitta,sept-oct 1973) qui va marquer un tournant dans l'histoire des partis staliniens.

Il propose un « compromis historique » :

"(…) nous ne parlons pas d'une " alternative de gauche " mais d'une " alternative démocratique " c'est à dire de la perspective politique  d'une collaboration  et d'une entente des forces populaires d'inspiration communiste et socialiste avec les forces populaires d'inspiration catholique ainsi que d'autres formations d'orientation démocratique "

Conclusion : " La gravité des problèmes dans le pays, les menaces toujours pressantes d'aventure réactionnaire et finalement la nécessité d'ouvrir à la nation une voie sûre de développement économique, de renouveau sociale et de progrès démocratique rendent plus urgent que l'on en arrive à ce qui pourrait être appelé un nouveau "grand compromis historique" entre les forces qui représentent la grande majorité du pays. "

Comme aurait pu le dire l'évêque d'Ivrea avec lequel Berlinguer entretenait une correspondance régulière : la messe est dite !

 

Il s'agit d'un saut qualitatif, il n'est plus question d'aller au socialisme par les voies parlementaires ce qui jusqu'alors avait été opposé à toute lutte des classes qui posait directement la question du pouvoir et d'abord d'un gouvernement PCI-PSI ; il est clairement affirmé que l'ambition du P.CI est d'aller au gouvernement avec ... la DC. C'est peu dire qu'un tel couple ne risquait pas d'enfanter le socialisme.

 

Il faut préciser que si le PCI est alors au sommet de sa puissance en termes d'adhérents et de résultats électoraux, il connaît des changements organisationnels qui accompagnent cette évolution politique et qui contribuent à une modification de la composition sociale du parti dans le sens d'un affaiblissement constant de sa base ouvrière. Néanmoins, lorsqu'en 1976 on entre dans une nouvelle période d' intenses luttes de classes, c'est du vote PCI dont les travailleurs se saisissent pour exprimer leur rejet de la DC, ce qui conduit à un résultat sans précédent aux élections législatives du 20 juin 1976 : elles marquent un recul des partis sociaux démocrates participant au gouvernement ( de 16,6% à 13% ) alors que le PCI fait un bond de 27,1% à 34,4% ( au total les partis ouvriers frisent les 50%) . Ce résultat exprime l'aspiration du prolétariat et de la jeunesse à en finir avec les gouvernements de la DC. Ce qu'ils veulent est parfaitement clair comme il apparaît (pour une fois) à travers un sondage réalisé pour l'hebdomadaire Tempo le 6 juin : 71% des travailleurs et des jeunes qui votent PCI se prononcent pour un gouvernement PCI - PSI.

 

La réponse de la direction du PCI est le ... soutien à la constitution d'un gouvernement démocrate chrétien minoritaire dirigé par Andreotti, ce rat de cave du Vatican  en lien avec les éléments les plus glauques des services secrets et les chefs de la Mafia. La forme de ce soutien est celle de l'abstention au Parlement,  le PSI faisant de même. En échange c'est avec les voix de la DC que Ingrao, dirigeant du PCI, est élu président de l'Assemblée nationale. La direction de la CGIL emboîte le pas et en rajoute dans le soutien au gouvernement et sa politique son secrétaire général, Lama, proposant aux travailleurs « des sacrifices substantiels ».

 

"Cette législature de la "solidarité nationale" laissera une empreinte profonde sur la vie publique nationale qui sera ensuite approfondie " (dans Histoire d'Italie publiée par La Repubblica).

 

Mais si 1976 marque un saut dans le soutien ouvert aux gouvernements DC la mise à mort du PCI n'est pas à l'ordre du jour. Il faut attendre le 12 novembre 1989, trois jours après la chute du mur de Berlin pour que Ochetto, le successeur de Berlinguer, lance un appel à toutes les forces "progressistes" pour la constitution d'un nouveau parti. En ce qui concerne son propre parti, il annonce la suppression de toute référence au communisme. Le 24 novembre le Comité Central l'approuve (67,7% des voix). Le congrès est convoqué pour le mois de mars suivant, le 7 mars la résolution d'Ochetto est adoptée, elle propose l'ouverture d'une phase constituante d'un nouveau parti progressiste et réformateur "dans le socle de l'internationale socialiste". 30% des délégués se rallient à Ingrao, rejetant l'abandon du nom, du symbole et de la "tradition communiste". Ces derniers donneront naissance à la "refondation Communiste", aujourd'hui "Parti de la Refondation Communiste" (PRC).

 

Le 10 octobre 1989, Ochetto présente le nouveau parti : le PDS, symbole : le chêne. A son pied, en regardant attentivement on aperçoit encore la faucille et le marteau.
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