Ces dernières années, c’est incontestablement sur le sous continent latino américain que les mouvements les plus intenses du prolétariat mondial se sont déroulés et se déroulent encore.
Ceci appelle une première remarque. A de rares exceptions près, ces mouvements sont partis de l’aggravation brutale, « plus qu’à l’ordinaire », de la situation économique, se combinant aussi avec des questions démocratiques. Depuis la crise du peso mexicain de 1995, les crises économiques n’ont pas manqué de frapper les divers pays d’Amérique latine. Il est extrêmement important de constater que les brusques revers de fortune des économies nationales ont générés des conséquences politiques significatives pour les masses… mais aussi, nous y reviendrons, pour les bourgeoisies latino américaines. Ainsi c’est la crise liée à la dollarisation de l’économie qui a abouti en Equateur, en 2000, à l’invasion (pacifique !) du parlement. Ainsi en 2001 en Argentine la crise bancaire a-t-elle engendré des mouvements qui ont chassé plusieurs présidents successifs. Il y a également un lien entre la crise qui a frappé le Brésil en 1998 et l’arrivée au pouvoir du Parti des Travailleurs lors des élections suivantes.
Il ne s’agit en aucun cas pour nous de réduire les mouvements à caractère révolutionnaire du sous-continent à des résultantes mécaniques de telle ou telle crise économique. Mais il faut constater à nouveau que, dans des circonstances où la bourgeoisie dans ces pays n’a nulle part aujourd’hui les moyens politiques d’instaurer des dictatures ouvertes (ce dont elles ne se sont pas privées dans le passé), l’aggravation « plus qu’à l’ordinaire » dirait Lénine de la situation matérielle des masses est un ferment de radicalisation de la lutte des classes.
C’est d’ailleurs vrai tant du point de vue des masses que de celui des bourgeoisies locales, semi-compradores, qui sous l’étreinte de la contrainte économique ont été amenées à prendre souvent leurs distances avec Washington pour tenter, tout simplement, de survivre, mouvement dont la pointe avancée se trouve aujourd’hui à Caracas, incarnée par le régime de Chavez.
Mexique : les masses se heurtent à la question du pouvoir
En juin 2006, pendant la campagne présidentielle au Mexique, le gouverneur de l’Etat de Oaxaca, Ulysse Ruiz, réprimait violemment un piquet de grève des enseignants de la province, en grève depuis un mois. Face à la répression, un véritable soulèvement populaire a embrasé la ville. Pendant plusieurs mois, les masses se sont rendues maîtresses de la ville, sous la direction de l’APPO, Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca. Ce dernier organisme, regroupant plusieurs centaines d’organisations (syndicats, associations,…) a eu indubitablement des caractéristiques de soviet, avec ses représentants élus dans chaque quartier assurant de nombreuses tâches pratiques pour répondre aux besoins du combat. Soulignons en passant qu’une nouvelle fois, Oaxaca indique aux bourgeoisies latino-américaines que l’usage de la répression dans la période politique actuelle est lourd de risques de retour de bâton – autrement dit, l’écrasement des masses par la violence n’est pas pour elles une option possible.
Mais reprenons : pendant plusieurs mois, avant que finalement l’armée fédérale n’intervienne pour reprendre le contrôle de la ville, l’Assemblée populaire (on pense naturellement à celle d’El Alto en Bolivie) va exiger par ses manifestations et blocages le départ du gouverneur Ruiz.
Une expression a fait florès dans la presse, et notamment d’extrême gauche : la « commune de Oaxaca ». Il est utile de rappeler ce qui donna naissance à la Commune de Paris, d’autant que celle-ci ne s’était pas engagée sous le drapeau du communisme, tant s’en faut (Marx soulignait que les révolutions, comme effrayées par leurs propres audaces, avaient besoin à leurs débuts de se tracer le chemin vers l’avenir tout en se drapant dans des formes historiques rappelant le passé). La Commune de Paris n’a pas exigé des mois durant « dehors Thiers ». Elle a commencé par prendre les armes, appliquant le précepte de Blanqui : « qui a du fer, a du pain ». En 1871 à Paris les ouvriers ont effectivement pris le pouvoir, c’est à partir de là, malgré toutes les limites de la Commune, que les mesures progressistes que l’on sait ont pu être prises. Cette comparaison permet de souligner une des caractéristiques de notre période politique, qui vaut donc même dans les pays où l’activité des masses est la plus importante : les travailleurs sont désarmés face à la question du pouvoir. Le congrès constituant l’APPO en mouvement politique, à l’automne, a d’ailleurs adopté un long document qui se situe pour l’essentiel tout à fait explicitement sur le terrain de la « démocratie ».
Or précisément durant le soulèvement de Oaxaca se sont tenues les élections présidentielles au Mexique, remportées sur le fil et certainement grâce à la fraude par le candidat Calderon contre Obrador, maire de Mexico et candidat du parti bourgeois PRD. Bien qu’il s’agisse d’un match entre deux candidats bourgeois, il est indubitable que les aspirations à changer de politique se sont cristallisées sur la candidature Obrador. Pour preuve : celui-ci, n’acceptant pas sa défaite, a réussi à mobiliser derrière lui de véritables foules, pour bloquer la capitale tout d’abord durant des semaines (sauf le temps de laisser l’armée y défiler !), puis le 16 septembre à Mexico en se proclamant « président légitime » du Mexique devant des centaines de milliers de partisans, à l’occasion d’un meeting présenté faussement comme une « convention nationale démocratique ». Et puis, de meeting en meeting, de déclaration tonitruante en rassemblements toujours importants, comme le 20 novembre, Obrador a fini par dévoiler son « projet » : les élections de 2012 ! Les masses populaires ne lui ont servi que de masses de manoeuvre, avec la complicité active de groupes se réclamant du trotskysme et qui sont devenus plus obradoristes qu’Obrador lui-même, à commencer par le groupe lambertiste mexicain. Participer en toute indépendance au mouvement contre l’élection par la fraude de Calderon était indispensable; avoir comme mot d’ordre de mettre au pouvoir Obrador, c’était agir précisément contre ce mouvement. Mais c’est en cohérence avec la politique internationale de ce courant, puisque le terrain de la « défense de la nation » contre l’impérialisme US est précisément et par définition un terrain d’alliance avec la bourgeoisie, sur le mode de la « révolution par étapes » inventée par les staliniens.
Situation de plus en plus chaotique en Bolivie
Si la situation au Mexique illustre l’impuissance politique de la classe ouvrière face à la question du pouvoir, celle qui prévaut en Bolivie depuis l’accession de Morales à la présidence en janvier 2006 est aussi riche en enseignements.
La Bolivie, pays le plus pauvre de l’Amérique latine, est également celui dans lequel les masses sont allées le plus loin ces dernières années, chassant plusieurs gouvernements, par la grève générale et la manifestation centrale, et constituant, au moins un moment, une « Assemblée populaire et indigène » à caractère national qui posait aussi la question du pouvoir – mais avec les limites que nous venons de voir concernant le Mexique. Finalement, dans les conditions analysées par CPS, c’est sur le terrain électoral que les masses ont cherché à trouver une issue à leurs exigences, à commencer par la nationalisation des hydrocarbures afin de bénéficier de leurs retombées financières, en portant Morales à la présidence et en offrant une majorité parlementaire absolue au MAS, rassemblement certes hétéroclite mais dont le fait qu’il dispose de la majorité doit évidemment être utilisé politiquement au compte des travailleurs. On ne peut ici reprendre la totalité des développements depuis l’accession de Morales à la présidence – ce sera l’objet d’un prochain article de CPS. Il importe cela dit de souligner les oscillations permanentes du gouvernement Morales, tiraillé d’une part entre les pressions des impérialistes, mais aussi du puissant voisin brésilien, et celles contradictoires de la bourgeoisie locale ; d’autre part devant composer avec les exigences maintenues des ouvriers et des paysans du pays, et sans pouvoir, comme son voisin vénézuélien, s’appuyer directement sur une force structurée comme le corps des officiers. Aussi la politique de Morales est-elle une politique fait de louvoiements permanents, de remaniements ministériels incessants, de répression de certaines grèves au nom d’un complot américain pour le renverser et de concessions mineures aux travailleurs.
Il a annoncé en mai 2006 une nationalisation sans expropriation des hydrocarbures, en fait un levier pour renégocier plus avantageusement le partage de la rente pétrolière et gazière avec les majors comme Petrobras, Repsol ou Total. A l’été, il a fait élire une « Assemblée constituante » où le MAS a encore eu la majorité, mais cette Assemblée coexiste avec les institutions de l’Etat bourgeois bolivien, ce qui signifie qu’elle est au mieux consultative. Après avoir tenté d’en modifier le fonctionnement de sorte à ce que la majorité simple suffise (et donc que le MAS dispose effectivement du pouvoir), il a finalement reculé. Il a annoncé une « réforme agraire » calquée sur celle du Venezuela, qui redistribue donc uniquement des terres d’Etat et, éventuellement, celles non exploitées par les grands latifundiaires. Dans le secteur crucial des mines, exploité à 70% par des compagnies étrangères, une nouvelle ‘nationalisation sans expropriation’ a été annoncée, et le ministre initialement nommé par Morales, représentant des coopérativistes privés les plus riches, a été destitué en octobre suite à des affrontements violents et meurtriers entre mineurs d’Etat, d’un côté, et coopérativistes tentant de s’emparer par la force d’une mine d’Etat. Morales doit également faire face à la volonté affichée de sécession de la bourgeoisie de la partie orientale du pays (la plus riche), malgré le « non » au référendum sur l’autonomie en juillet 2006.
Inévitablement, les tergiversations du gouvernement Morales ne peuvent que pousser les masses à intervenir une nouvelle fois sur leur propre terrain. C’est ce qui vient de se produire à Cochabamba, où des dizaines de milliers de manifestants ont occupé la ville pour réclamer le départ du gouverneur Reyes, notamment pour protester contre la répression policière.
Mais Morales a une nouvelle fois louvoyé, refusant de destituer le préfet et proposant à la place l’organisation d’un référendum révocatoire, permettant ainsi à la bourgeoisie de reprendre le contrôle de la ville. De même il vient d’envoyer la troupe contre les travailleurs (apparemment organisés en Assemblée populaire) qui occupaient une raffinerie de Shell à Camiri (région du Chaco), dont ils réclamaient l’expropriation – signe que les masses comprennent que le décret de « nationalisation » du 1er mai 2006 était comme un tiroir à double fond.
C’est certainement vers une situation de plus en plus chaotique que transite la Bolivie, faute, il faut le dire, d’un véritable parti ouvrier révolutionnaire qui aurait, dans de telles circonstances, d’énormes possibilités d’intervention et de construction. Mais précisément, si l’un des facteurs de cette situation chaotique est la division de la bourgeoise bolivienne elle-même, et certainement les manœuvres impérialistes pour déstabiliser le gouvernement Morales, l’autre est la décomposition du mouvement ouvrier. Les affrontements entre mineurs traduisent aussi l’affaiblissement de ce qui est le cœur de la classe ouvrière bolivienne. L’impuissance de la direction de la COB (qui a par exemple appelé à la grève générale le 21 avril 2006 et rassemblé… 200 manifestants à La Paz), ses crises (notamment avec le départ annoncé de la COR d’El Alto), sont manifestes et ses proclamations sur la construction future d’un « instrument politique des travailleurs » ne répondent pas à la situation.
Mais, et sans doute est-ce le plus important, sous toutes réserves, l’activité importante que déploient les masses populaires ne semble déboucher sur aucune forme d’organisation, de regroupements politique.
Quelle perspective pour les masses boliviennes ? CPS nouvelle série n°22 s’efforçait de répondre ainsi :
« un gouvernement qui s’engage dans la voie de l’expropriation du capital, à commencer par le secteur des hydrocarbures, un gouvernement qui cesse de payer la dette, qui arme les travailleurs pour faire face à l’armée, un gouvernement qui, aujourd’hui, ne peut être qu’un gouvernement vertébré par la COB, un gouvernement des organisations ouvrières et paysannes (indiennes), COB, CUSTB, MAS, MIP.
C’est dans le combat pour un tel gouvernement que la constitution d’une Assemblée Populaire nationale et non « la constituante » peut dépasser le stade de l’ébauche où elle en est restée, si tant est qu’elle ne reste pas à l’avenir qu’un fantôme évoqué un moment seulement par le mouvement des masses. »
A l’évidence, l’existence d’une majorité du MAS au parlement comme l’Assemblée constituante est un levier politique pour la mobilisation des ouvriers et paysans boliviens, à partir du combat contre la réaction, les classes dominantes. Mais encore une fois il faut souligner combien pèsent même sur ce prolétariat aux riches traditions révolutionnaires les limites politiques qui sont celles du prolétariat mondial aujourd’hui, limites qu’il leur faudra dépasser dans leur mouvement pour s’ouvrir une issue positive.
Une question-clé sur tout le continent et au-delà : se délimiter nettement du « chavisme ».
On l’a dit, la politique d’un Morales est directement empruntée à celle menée au Venezuela par le colonel Chaves.
Les articles parus dans les numéros 24 et 25 de CPS nouvelle série en donnaient la caractérisation suivante, en s’appuyant notamment sur ce que Trotsky écrivait en 1938 :
« Le populisme en uniforme de Chavez s’inscrit dans une longue tradition latino-américaine, le césarisme, comme nous y reviendrons dans la seconde partie de cet article, sinon que c’est un césarisme pétrolier. Bien des militaires au pouvoir avant lui se sont parés de atours du « socialisme » en fonction des besoins du moment.
Précisément, l’avons vu, en réalité, il n’y a pas de transformation fondamentale des rapports sociaux au Venezuela. Ni expropriation des grands propriétaires terriens, ni celles des capitalistes financiers qui détiennent la dette publique, ni celles des banques ou des principales entreprises d’un pays toujours gangrené par la corruption et par la misère. »
De tels régimes ne sont pas un phénomène nouveau, en particulier en Amérique latine.
Léon Trotsky caractérisait ainsi le régime du général Cardenas au Mexique où il trouva asile les dernières années de sa vie :
« Dans les pays industriellement arriérés, le capital étranger joue un rôle décisif. D'où la faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Ceci crée des conditions particulières du pouvoir d'État. Le gouvernement louvoie entre le capital étranger et le capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement puissant. Cela confère au gouvernement un caractère bonapartiste sui generis particulier. Il s'élève pour ainsi dire au‑dessus des classes. En réalité, il peut gouverner, soit en se faisant l'instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat dans les chaînes d'une dictature policière, soit en manœuvrant avec le prolétariat et en allant même jusqu'à lui faire des concessions et conquérir ainsi la possibilité de jouir d'une certaine liberté à l'égard des capitalistes étrangers. » (L’industrie nationalisée et la gestion ouvrière, juin 1938)
Sur l’état des lieux de la « révolution bolivarienne », le constat fait par les articles de CPS cités a été largement corroboré à l’occasion des élections présidentielles de janvier. Ainsi citons cette dépêche AFP du 30/11/2006 :
Les experts accordent peu de crédit au redressement amorcé en 2004 avec un taux de croissance de 17,3%, puis de 9,3% en 2005, après la récession de 2003 (-9%) liée à une grève générale lancée contre le président Hugo Chavez.
Les recettes pétrolières servent notamment à financer les programmes sociaux du régime (huit milliards de crédits en 2006) et sa diplomatie en faveur des pays hostiles à Washington. En revanche, il n'a pas permis au pays, qui importe quasiment la totalité de ses biens manufacturés et produits alimentaires, de rompre sa dépendance au pétrole et aux Etats-Unis.
Loin des discours anti-impérialistes, les relations commerciales de Caracas avec Washington, qui s'élèvent à 42 milliards de dollars en 2006, la moitié du volume d'échange du pays
latino-américain, se portent comme un charme, selon la chambre de commerce américano-vénézuélienne (Venamcham).
"La rente pétrolière n'a pas été utilisée pour créer un outil productif diversifié et compétitif", déplore M. Palma, décrivant une consommation artificielle devenue la "locomotive folle de
l'économie".
(…)
Le gouvernement a beau annoncer des perspectives florissantes avec une hausse de la croissance de 6% en 2007, le maintien de l'inflation
sous les 11% et un chômage à un chiffre, la pauvreté touche environ la moitié de la population selon les experts. Même si le régime évoque un taux officiel de 33%, n'incluant pas les
ayant-droits de ses programmes sociaux.
Le dixième des habitants les plus riches se partagent plus du tiers des revenus et le dixième des plus humbles moins de 1%, selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
Les travaux réalisés pour le métro urbain ou la voie ferrée masquent difficilement l'état désastreux des routes ou le déficit criant de logements dans la capitale, transformée en cimetière
d'édifices inachevés. »
Mais la tendance à desserrer les liens étroits de subordination à Washington qu’incarne le régime Chaves traverse l’ensemble des pays d’Amérique latine, et à laquelle le régime « bolivarien » sert de point d’appui.
Ainsi récemment l’Equateur a-t-il porté à sa tête un président sponsorisé par Chaves, Correa, et le Pérou a failli faire de même. Quant à l’Argentine, par exemple, on doit noter que les péronistes revenus au pouvoir ont mené un véritable bras de fer avec le FMI pour desserrer la contrainte de la dette.
La manière dont le Venezuela a quitté la communauté andine des nations et a fait son entrée dans le Mercosur est révélatrice de cette « ambition » du Venezuela chaviste d’être le pivot de cette orientation pour tous les pays d’Amérique latine. C’est suite à un accord de libre échange signé entre le Pérou et les Etats-Unis que Chaves a claqué la porte de la Communauté Andine des Nations, refusant d’être « envahi » par les produits américains. L’adhésion du Venezuela au Mercosur s’est faite sur cette même orientation : non pas une indépendance réelle de l’impérialisme US (auquel cas évidemment il faudrait commencer par exproprier le capital au Venezuela et subséquemment rompre avec le Mercosur), mais une plus grande marge d’autonomie.
Pour mener à bien cette orientation, d’autant qu’il est pressé par la baisse annoncée des cours du pétrole qui pourrait déstabiliser toute son entreprise, il est absolument nécessaire à Chavez de contrôler davantage l’Etat vénézuélien, et de se soumettre le plus possible le mouvement ouvrier. Tel est le contenu de la nouvelle phase de la « révolution socialiste» engagée avec la victoire électorale de Chavez, « révolution » qui s’opérerait … à coups de décrets, en 18 mois. Drôle de conception de la « révolution permanente » dont Chaves, à l’occasion de ses numéros de funambule idéologique, affecte de se réclamer (« je suis trotskyste » !).
D’un côté : les « pouvoirs spéciaux » votés par le parlement, permettant entre autres à Chavez (« au nom de Dieu et de la révolution »), par décret, de nationaliser l’électricité et les télécommunications, mais, au-delà « de légiférer dans le domaine politique, social et surtout économique, dont le secteur stratégique des hydrocarbures » (AFP, 31 janvier). De l’autre : nouvelle tentative pour se subordonner l’UNT, centrale syndicale ouvrière, et ce en créant pour ce faire un parti unique de la révolution, baptisé pour l’instant parti socialiste uni du Venezuela. Une camisole de force teinte en rouge.
Il est non seulement impératif pour le mouvement ouvrier de résister à cette nouvelle tentative d’OPA mené au compte de la fraction bolivarienne de la bourgeoisie (« boliburguesia »), mais aussi, indissociablement, et ce au delà même du sous-continent, d’établir la vérité sur la « révolution bolivarienne » qui aujourd’hui, on le voit en Bolivie, sert de modèle et de « digue de contention » du mouvement des masses, tout en défendant inconditionnellement le Venezuela contre l’impérialisme US.
En ce sens, les conclusions de l’article de CPS nouvelle série cité sont entièrement confirmées par les derniers développements:
« Les masses du Venezuela de leur côté ont remporté ces dernières années des succès non négligeables contre la réaction, malgré Chavez. Sous la « révolution bolivarienne » on a senti poindre la révolution prolétarienne.
Pour autant, leurs revendications les plus essentielles ne sont pas satisfaites et ne peuvent pas l’être par un régime qui émane de la caste des sous officiers et qui n’entend pas s’en prendre sérieusement à la propriété capitaliste.
Pour que leurs revendications et aspirations soient satisfaites, la dette extérieure doit être dénoncée, les latifundiaires expropriés, les grandes entreprises doivent être nationalisées sans indemnité ni rachat et placées sous le contrôle ouvrier réel et pas cosmétique. Au contraire de la forme d’autogestion (cf. la 1ère partie de l’article) actuellement existante, la nationalisation ne prend son sens que dans la mise sur pied d’un plan de production, rompant avec l’anarchie et la concurrence sauvage capitaliste, plan visant à produire en fonction des besoins. Autrement le « contrôle ouvrier » d’entreprises soumise à la loi du marché ne serait qu’un contrôle sur les condition de la concurrence, des licenciements, de tout le vieux fatras.
Pour aller dans cette voie, celle qui mène à la fédération socialiste de l’Amérique du sud, il faudra réunir les conditions de la venue au pouvoir d’un gouvernement qui soit celui des ouvriers, des paysans, des masses pauvres.
Impossible d’y aller si l’impérialisme reprend le contrôle direct du Venezuela, ce qui porterait un coup aux masses bien au-delà des frontières de ce pays. Cela les ramènerait en arrière et les assommerait. C’est pourquoi il faut se situer et agir autant que possible contre toutes les menaces et visées impérialistes qui pèsent sur le Venezuela.
Mais réunir les conditions de la venue au pouvoir d’un gouvernement au service des masses travailleuses, c’est lutter pour l’indépendance du mouvement ouvrier face au régime Chavez, contre toute confiance à celui-ci. C’est en particulier lutter contre la mise sous tutelle de l’UNT par le gouvernement, et pour la construction d’un authentique parti ouvrier révolutionnaire défendant le programme esquissé ci-dessus, et qui ne peut se construire qu’en rupture avec le « mouvement bolivarien ».
Une dernière remarque s’impose, qui devra être développée ultérieurement. Dans sa volonté de se démarquer de l’impérialisme américain, et aussi fort pragmatiquement pour donner du contenu aux « missions », Chavez s’est appuyé sur le régime castriste de Cuba pour bénéficier de son prestige.
Castro avant sa maladie avait annoncé son intention de lancer une « guerre» contre « une nouvelle classe », celle des « nouveaux riches », tout en supprimant la circulation officielle du dollar dans l’île.
Or il se trouve que, depuis son écartement du pouvoir, ainsi que le rapporte l’AFP : « Une adaptation du modèle inévitable est déjà en cours à Cuba »
« Même si les autorités répètent à l'envi qu'il y a ni "succession" -- puisque Raul reste numéro deux -- ni "transition" mais bien "continuité révolutionnaire", les spécialistes étrangers de Cuba ont noté des évolutions.(…)
C’est à la direction du PC cubain que s’expriment les tendances à la restauration du capitalisme, à la liquidation des acquis de la révolution.
La révolution cubaine des années 1959-1962 a dû, pour être effectivement anti-impérialiste, prendre un caractère socialiste, aller jusqu’à l’expropriation du capital, bien que le prolétariat n’en ait jamais eu la direction. Le régime castriste s’est adossé à l’URSS pour résister à l’impérialisme US, tandis que Cuba devenait un Etat ouvrier bureaucratiquement déformé dès l’origine. La maladie de Castro est d’abord un événement politique : avec sa disparition il est certain que Cuba, sous la pression de l’impérialisme US, mais aussi celle de la bourgeoisie « bolivarienne », va connaître une période de crise politique.
Or, l’existence même de cette petite île où le capital a été exproprié, résistant ostensiblement à l’impérialisme yankee à quelques miles nautiques de la Floride a incontestablement joué un rôle positif sur tout le continent – tandis que la direction castriste utilisait le prestige de la révolution cubaine pour développer sa propre politique contre-révolutionnaire. La restauration du capital à Cuba serait donc un événement politique aux conséquences importantes. Il faudra y revenir.
Les éléments donnés sur les traits saillants de la lutte des classes, s’appuyant sur l’élaboration continue fournie dans CPS nouvelle série, confirment ans conteste la validité des conclusions tirées dans le rapport Actualité du combat pour le socialisme, s’inscrivant dans la continuité de Nouvelle perspective.
C’est donc logiquement que la conférence de fusion peut en reprendre la conclusion à son compte :
« Guerre sans fin contre le terrorisme », destruction progressive de tous les acquis de la classe ouvrière, menace permanente de crise économique dislocatrice, tous ces éléments doivent pousser les travailleurs et les jeunes les plus conscients à militer en faveur de la seule issue positive à la crise de l’humanité: le socialisme, l’expropriation du capital, l’organisation de la production à l’échelle internationale en fonction de la satisfaction des besoins des masses et non plus de la loi du profit.
Pour ouvrir cette issue, il est indispensable de s’organiser pour la construction de partis ouvriers révolutionnaires situés ouvertement sur cette perspective, s’organiser en défense des acquis politiques et théoriques que le combat pour la IVe Internationale puis sa reconstruction ont concentrés.
Sans attendre que de tels partis aient été construits, prolétaires, jeunes, intellectuels cherchent et chercheront à porter un coup d’arrêt aux contre-réformes. C’est ces résistances qu’il faut armer, auxquelles il faut contribuer. Comment ?
Tout ce qui précède l’indique avec force : en militant sur la ligne du front unique des organisations du mouvement ouvrier pour combattre et vaincre les gouvernements qui sévissent au compte du capital, pour la rupture de la concertation dont on a vu le rôle manifeste au service de la réaction, pour porter au pouvoir des gouvernements menant une politique anti-capitaliste.
(…)
La période de recul que nous vivons donne une importance toute particulière aux revendications défensives, qui prises dans leur pleine dimension, dans leur perspective révolutionnaire, remettent directement en cause le capitalisme.
Il s’agit d’élaborer une politique visant, en partant de celles-ci, de permettre que la volonté des travailleurs de résister submerge la résistance des vieux appareils, qu’elle les brise, et avec eux brise la chaîne ininterrompue de coups qui s’abat sur la classe ouvrière.
Il s’agit plus que jamais d’utiliser le rapport existant entre les masses et leurs vieilles organisations, aussi distendus soient-ils, et militer pour que les masses aillent dicter leur volonté aux vieilles directions.
C’est dans ce mouvement, découlant des conditions actuelles de la lutte des classes, fruit de la volonté de résister à l’offensive impérialiste, que se dégageront les combattants, les matériaux de la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe, sous des formes imprévisibles à cette étape.
Y contribuer, mener une politique réellement révolutionnaire, c’est développer cette orientation, pour le socialisme, la conquête du pouvoir, pour briser la résistance contre révolutionnaire des vieilles directions du mouvement ouvrier (partis et syndicats).
Encore faut-il préciser que mener une telle politique ne peut se faire qu’en suivant cet autre principe du programme de transition :
« Il faut savoir traduire ces idées fondamentales en des idées plus particulières et plus concrètes, selon la marche des évènements et l’orientation de l’état d’esprit des masses ».
Ne pas savoir traduire les formules générales (« rompez avec la bourgeoisie » « gouvernement ouvrier ») en formules particulières adaptées aux circonstances et saisissables par de larges masses serait transformer la politique révolutionnaire en son contraire, particulièrement dans la période politique présente ou plus que jamais « l’essence du marxisme c’est l’analyse concrète d’une situation concrète » (Lénine).
En intervenant et participant aux combats de la lutte des classes sur cette orientation générale, en appréciant les développements de la lutte des classes, nous pouvons poser des jalons pour la tendance vers la reconstruction du mouvement ouvrier sur l’axe de la révolution prolétarienne, et nous préparer nous-mêmes à nous y intégrer, armés (pour autant que nous sachions les défendre) des indispensables acquis politiques et théoriques concentrés dans le combat pour la construction puis la reconstruction de la Quatrième Internationale.