IIème partie : Dans les pays capitalistes dominants, le prolétariat fait face à l’offensive incessante du Capital

et à sa prise en charge par les directions des organisations du mouvement ouvrier

 


Cela n’aurait guère de sens de détailler ce que chacun constate : sous toutes les latitudes, droit à la retraite, accès aux soins, à l’éducation, et bien sûr au travail, sont progressivement vidés de leur substance, remis en cause par le Capital. Dans le même temps, dans le même mouvement, les organisations ouvrières traditionnelles prennent sans cesse plus ouvertement en charge les exigences des capitalistes. Bien entendu, ce mouvement procède des besoins actuels du capital, lequel, pour repousser ses propres limites, accroître le taux de profit dans une situation de concurrence violente entre les principales puissances impérialistes, doit impérativement reprendre ce que les luttes révolutionnaires du prolétariat mondial lui ont arraché lors des précédentes décennies, y compris dans des circonstances économiques particulièrement difficiles dans les grandes métropoles impérialistes.

 

Par contre il est nécessaire de prolonger l’analyse entreprise dans Actualité du combat pour le socialisme.

 

Ce document souligne en effet : 

« Aujourd’hui, c’est à partir de la défense des conditions élémentaires d’existence que s’engagent sur la planète les mouvements de la classe ouvrière : contre les ravages de la crise économique (vie chère, chômage), en défense de ses acquis historiques (retraites, assurances sociales, etc.) ou des libertés démocratiques.

C’est sur ces mêmes questions que se nouent et se dénouent les conflits entre les masses et les vieilles organisations. Enfin, avec d’importantes différences selon les pays, les vieilles organisations issues du mouvement ouvrier, dans certain cas les organisations nationalistes petites-bourgeoises, jouent un rôle déterminant pour faire passer les politiques dont les capitalistes ont besoin. 

 

Trotsky disait dans une discussion sur le programme de transition (mars 1938) que ce dernier reposait sur l’idée suivante :

« la bourgeoisie trouvera peut-être une position de repli politique – ce n’est pas exclu – et nous serons alors obligés de battre en retraite. Mais dans la situation politique actuelle, c’est vers une stratégie offensive, non vers la retraite, que nous devons nous orienter ».

La période de recul que nous vivons donne une importance toute particulière aux revendications défensives, qui prises dans leur pleine dimension, dans leur perspective révolutionnaire, remettent directement en cause le capitalisme.

Il s’agit d’élaborer une politique visant, en partant de celles-ci, de permettre que la volonté des travailleurs de résister submerge la résistance des vieux appareils, qu’elle les brise, et avec eux brise la chaîne ininterrompue de coups qui s’abat sur la classe ouvrière. »

 

Sur ce plan, il est intéressant d’apprécier ce qui s’est passé ces derniers temps dans l’automobile aux USA.


Malgré l’opposition de la classe ouvrière, les appareils syndicaux font passer les plans de restructuration dans le secteur de l’automobile aux Etats-Unis


Ces derniers temps, on a pu en effet relever des signes tangibles d’opposition entre la classe ouvrière américaine et les appareils syndicaux, se nouant effectivement sur les questions les plus vitales pour les travailleurs :

« Il n’est pas forcément surprenant que ce soit au Etats-Unis que se manifeste, comme on va le voir, une opposition plus ou moins ouverte aux appareils syndicaux, puisque que c’est dans ce pays que l’offensive anti ouvrière contre les salaires, les régimes de retraite et de santé, est la plus violente. Pour exemple : à Delphi, équipementier automobile mis en faillite, la direction exige une baisse de 60% des salaires pour la main d’œuvre syndiquée. Ainsi dans les compagnies aériennes comme Northwest Airlines, les régimes de retraites sont sabrés tandis que les mécaniciens grévistes ont été purement et simplement … remplacés sans autre forme de procès !

 

En décembre dernier, c’est la direction du métro de New York qui a tenté à l’occasion du renouvellement de la convention collective d’accroître considérablement le coût de l’assurance vieillesse, de retarder l’âge de départ (de 55 à 62 ans, le nombre d’annuités passant de 25 à 30, etc.) mais aussi d’instaurer une contribution de 1,5% pour l’assurance-maladie. Les grèves dans le métro de New York ne sont sans précédent. En 1966, douze jours de grève avaient déjà mené, ce qu’une loi devait confirmer, les dirigeants syndicaux en prison. En 1980, une grève de onze jours avait encore eu lieu – sans être défaite contrairement aux contrôleurs aériens qui seront quelques mois plus tard virés par le gouvernement Reagan. Cette fois, la grève n’a duré que deux jours, en pleine effervescence de Noël pour les commerçants de la ville. Elle a eu à l’évidence le soutien de l’immense majorité de la population laborieuse, des deux confédérations syndicales AFL-CIO et « Change to win» - puisque, il faut le rappeler au passage, la scission de l’AFL-CIO qui a eu lieu à l’été 2005 a constitué un coup très dur porté au mouvement ouvrier organisé.

 

L’accord au métro de New York, négocié secrètement par le dirigeant du syndicat des transports, R.Toussaint, remet à plus tard la remise en cause frontale du régime de retraite, mais maintient l’instauration de la cotisation assurance-maladie. De plus, il renvoie la prochaine renégociation, non plus à un mois de décembre, mais à un mois de janvier, privant ainsi les travailleurs d’un moyen de pression extraordinaire vu l’impact d’une grève au moment des fêtes.

Or, ce projet d’accord, ratifié par la direction du syndicat par 37 pour, 3 contre et une abstention, a été rejeté lors du référendum de ratification, de très peu, 7 voix d’écart sur les 22 500 syndiqués du Métro participant à cette consultation. Les opposants à la direction ont pour cela mené campagne, contre la diplomatie secrète, et en  accusant la direction (selon le New York Times du 3 janvier) d’un bradage sans précédent dans l’histoire. C’est une défaite de la bureaucratie syndicale, d’autant plus marquante que ces dirigeants – dont il faut par ailleurs dénoncer inconditionnellement l’envoi en prison !- avaient eux-mêmes été élus en 2000 contre une équipe jugée trop molle.

 

Or il faut noter que le métro de New York n’est pas le seul cas d’opposition manifeste des travailleurs aux concessions importantes proposées par les appareils syndicaux. Dans l’automobile, les dirigeants de l’UAW (affilié à l’AFL-CIO) ont accepté notamment un vaste programme de départs en préretraite chez General Motors, et Delphi son équipementier attitré, lequel programme peut permettre jusqu’à des dizaines de milliers de suppressions de postes et le remplacement de la main d’œuvre syndiquée par des travailleurs non-syndiqués et donc payés considérablement moins. En quelque sorte, les dirigeants de l’UAW creusent la tombe de ce puissant syndicat de l’automobile. Mais cela ne va pas sans résistances. En octobre, un accord à General Motors entre la direction et l’appareil syndical, visant à accroître le coût de l’assurance –maladie pour les assurés (salariés de GM et leurs familles), n’a été approuvé qu’avec 61% des votants, ce qui est inhabituellement bas. Un accord similaire passé chez Ford, cette fois-ci, en décembre, n’a été approuvé que par 51% des votants !

 

Il ne faut pas chercher à embellir la situation des travailleurs : les coups, en particulier dans ce secteur de l’automobile en crise profonde, ne cessent de pleuvoir. Un accord scélérat en appelle un autre, suivi de plans de fermetures d’usines par dizaines, chez les Big Three de cette industrie. Dans le même temps, les coups du gouvernement Bush continuent de s’abattre, et notamment la poursuite des coupes dans les budgets sociaux.

 Mais, cela établi, il est clair que le rejet de la politique de l’appareil syndical manifeste la volonté des travailleurs de ne pas subir sans combattre.» (Notes sur la situation internationale, CPS nouvelle série n°25).

 

Cette dernière appréciation s’est vérifiée avec la grève chez Goodyear qui a touché 16 usines, trois mois durant, même si la direction a pu maintenir une partie de ses plans initiaux. De même, le relèvement significatif du salaire minimum voté par le Sénat (avec de nouvelles aides aux entreprises !), même s’il ne changera que peu de choses à la situation de pauvreté qui frappe par dizaines de millions les travailleurs aux Etats-Unis, est à mettre en relation avec les combats ouvriers.

 

Mais il faut ici indiquer quelle a été l’issue de l’opposition entre les travailleurs et la direction de l’UAW : les ouvriers syndiqués se sont saisis en masse …. de l’offre de départ proposée par les constructeurs !

 Ils ont considéré à l’évidence qu’il n’y avait rien à attendre d’une direction syndicale présentée comme son « associée » par le directeur adjoint de Ford.

 

A Ford, ce sont 38 000 ouvriers syndiqués qui vont ainsi quitter l’entreprise. Après les 47 500 départs à Delphi, et les 35 000 chez GM, ce sont des pans entiers de la classe ouvrière organisée qui disparaissent. En l’an 2000, il y avait 343 000 ouvriers de l’automobile dans le seul Etat du Michigan. Après les départs, il n’en restera que 197 000 !

 

En prenant en charge contre les ouvriers les plans de restructuration de la direction, la direction de l’UAW trace la voie de la liquidation pure et simple du syndicalisme dans une branche qui en fut un bastion redouté par les capitalistes.

Inversement, l’opposition de la classe ouvrière à la politique de la bureaucratie syndicale (dans les référendums mais aussi lors de manifestations) n’a abouti au bout du compte à aucun débouché positif. Ce qui a conduit les travailleurs syndiqués à accepter massivement la prime de départ. C’est un fait politique significatif.

 

Il est en relation avec l’absence persistante d’un Parti Ouvrier aux Etats-Unis, parti qui ne pourrait naître que de la rupture des organisations syndicales avec le Parti Démocrate. Or, tant lors des élections que, par exemple, des manifestations organisées contre la guerre, l’appareil syndical se comporte sans vergogne comme un agent électoral du Parti Démocrate. Et lors des élections, les candidats présentés (pour la première fois) du dit « Labor Party » dans l’Etat du Caroline du Sud ont plafonné à 2% des voix…

 


Angleterre, Italie : directions des syndicats et des partis du mouvement ouvrier
ouvrent la voie au grand Capital


En Europe aussi, deux exemples récents sont venus souligner quel degré la dégénérescence du mouvement ouvrier avait atteint.

En Grande-Bretagne, c’est sur la question des retraites que les dirigeants des TUC et du New Labor ont permis au gouvernement, et à la bourgeoisie, de surmonter les revers partiels qu’ils avaient subis sur cette question. En effet, il faut rappeler :

« Plus récemment, en Grande-Bretagne, nous l’avions aussi souligné dans notre bulletin, en octobre dernier le gouvernement Blair renonçait à l’essentiel d’une « réforme » des retraites visant à faire passer l’âge de départ des fonctionnaires de 60 à 65 ans, devant la menace, ce sont les termes rapportés par la presse française, d’une grève générale d’une ampleur comparable à celle de 1926. Néanmoins, le recul de l’âge de départ à la retraite s’appliquera – avec donc le consentement des bureaucrates syndicaux – pour les nouveaux recrutés. Mais ce n’est évidemment pas comparable avec, par exemple, la contre-réforme Fillon de 2003. « Le gouvernement a capitulé », fulminait alors le patron des patrons britanniques. Cependant, à l’époque, les 1 300 000 fonctionnaires des administrations locales étaient écartés de l’accord. Ca n’a pas manqué : le gouvernement est revenu à la charge, en engageant la suppression de la « règle 85 », le régime des retraites des dits fonctionnaires (une retraite à taux plein à 60 ans dès qu’on a 25 annuités de cotisations). En mars, les directions des 11 syndicats du secteur appelaient à une grève de 24 heures particulièrement suivie, avec de nombreux piquets de grève. Mais, alors qu’une autre journée de grève était annoncée pour le 26 avril, soit quelques jours avant les élections locales, les directions syndicales ont annulé leur mot d’ordre. La raison ? De nouvelles négociations avec le gouvernement, dont la base est, pour citer le ministre « rien n’est décidé, rien n’est écarté », et en particulier pas la destruction de la « règle 85 ». Il faut souligner qu’à la direction du principal syndicat concerné, Unison, c’est par 17 voix pour et 6 contre que l’annulation de la grève a été votée. » ( CPS nouvelle série n°25)

 

Or, le 26 mai dernier, un « livre blanc sur les retraites » a été publié pour servir de base à une réforme générale des retraites. Ce livre blanc prévoit essentiellement le recul de l’âge de départ en retraite ainsi que la mise en place d’un fonds de pension national avec cotisation obligatoire (4% du salaire !) pour les travailleurs qui n’en auraient pas un privé. Pour faire passer la pilule, il propose aussi des modalités moins défavorables pour le calcul de la pension (rétablissement de l’indexation des pensions sur les salaires supprimées par Thatcher, diminution du nombre d’annuités requises pour ouvrir droit à la pension, sachant tout de même que le niveau de retraites de base en Grande Bretagne sont parmi les plus faibles de toute l’Union Européenne).

 

Le Guardian a loué un « modèle de dialogue» au sujet de ce « livre blanc », salué en effet par les directions syndicales dans ces termes :

« Le secrétaire général du TUC, Brendan Barber, s’est félicité de ce « livre blanc progressiste », qu’il considère comme une victoire des revendications syndicales, et a estimé que « les ministres pouvaient être fiers d’un document qui paraît jeter les bases d’une nouvelle solution pour les retraites » (Chronique internationale de l’Ires n°102).

 

En clair, tandis que le gouvernement travailliste de Blair poursuit sa politique destructrice, notamment aujourd’hui contre le système éducatif et le système de santé sous le drapeau du « partenariat public-privé », les directions syndicales, et le Labour Party, ont joué un rôle décisif pour permettre à la bourgeoisie d’avancer sur la question des retraites où elle s’était heurtée à des mobilisations significatives bien que contrôlées de bout en bout par les appareils syndicaux.

 

Enfin, il faut mentionner ce qui se passe en Italie, pays dans lequel, ces dernières années aussi, le gouvernement alors dirigé par Berlusconi s’était trouvé face à des mobilisations importantes appelées dans l’unité des organisations syndicales et politiques du mouvement ouvrier (cf. Actualité du combat pour le socialisme). Le potentiel de combat de la classe ouvrière y demeure une donnée essentielle, ce qui exige pour le gouvernement Prodi un soutien sans faille des dirigeants du mouvement ouvrier.

 

Le Monde du 25 janvier rapporte ainsi que, le 8 janvier, un accord entre le gouvernement et les trois centrales syndicales, à commencer par la CGIL, organise un plan de restructuration de la fonction publique d’une ampleur sans précédent :

« Les trois grandes centrales syndicales italiennes ont accepté de parapher un texte qui prévoit des réductions d'effectifs (avec incitations financières au départ), l'instauration de la mobilité - pour l'instant à l'intérieur d'une même province - et la mise en place d'un système de "méritocratie" pour les traitements et les promotions.

(…)

Les responsables syndicaux, conscients que la crédibilité du service public passe par son efficacité, ont salué à l'unisson le "saut de qualité" que devrait représenter l'application de l'accord.

Le mouvement enclenché par cette réforme satisfait aussi le patronat italien : son président, Luca di Montezemolo, après un déjeuner avec Romano Prodi, mercredi 24 janvier, a répété que "les entreprises ont besoin d'un Etat plus mince et plus moderne". (…)

 

Le gouvernement compte ainsi réduire les effectifs de 300 000 à 400 000 personnes dans les six ou sept ans.»

 

En matière de pensions, le 4 octobre les directions des trois centrales ont abouti à un mémorandum, « diagnostic partagé » avec le gouvernement au bout duquel se prépare le recul de l’âge de départ en retraite.

 

Enfin, il faut souligner qu’à l’obstacle immédiat que constitue la politique des directions syndicales se conjugue indissociablement l’entreprise d’effacement de toute alternative politique au gouvernement de coalition dirigé par Prodi. En particulier l’Italie est un véritable laboratoire en matière de décomposition du mouvement ouvrier, et d’abord au travers de l’auto-liquidation en cours des « Démocrates de Gauche » (DS), ex-PCI, ex-PDS, au sein de la coalition bourgeoise de « l’unione » avec les débris de la Démocratie Chrétienne.

Quant au PRC, il prend directement en charge la politique de défense de l’impérialisme italien du gouvernement Prodi, en particulier l’envoi des troupes en Afghanistan (voté notamment par les députés du PRC membres du « Secrétariat Unifié » de la prétendue IV° Internationale), ou encore au Liban.


La « grande coalition » CDU-SPD œuvre au renforcement du poids de l’impérialisme allemand


En Allemagne, pays décisif en Europe, c’est depuis plusieurs années le SPD, appuyé sur la direction du DGB, qui a pris en charge l’offensive nécessaire à la bourgeoisie.

Il faut relever à cet égard l’interview d’Angela Merkel dans le Monde en décembre dernier, dans lequel elle rend implicitement un hommage appuyé au gouvernement Schröder-Fischer :

« Notre croissance aujourd'hui n'est pas due au fait que nous soyons spécialement chanceux avec l'euro, mais tient au fait que nous avons fait passer des réformes très difficiles. Nous avons transformé notre marché du travail ; beaucoup d'entreprises se sont restructurées. Nous avons eu un chômage très élevé : je me rappelle le temps où nous avons dépassé la barre des cinq millions, ce n'était pas une période facile. Pendant des années, les gens ont renoncé à des augmentations de revenus, les négociations salariales ont été très raisonnables pour renforcer la compétitivité de l'économie. Nous sommes récompensés pour ces efforts. Je ne veux donner aucun conseil à aucun pays, mais je pense que, dans l'ensemble, face à la mondialisation, on ne peut pas échapper à cette voie. »

 

Tout le programme du gouvernement de « grande coalition » CDU-CSU-SPD est ordonné par la poursuite de ces contre-réformes, et le soutien aux nouvelles remises en causes des positions ouvrières par le grand patronat. Ainsi l’adoption d’un projet de loi gouvernemental repoussant l’âge de départ en retraite de 65 à 67 ans, tandis qu’à Volkswagen, en septembre, la direction a passé un accord avec IG Metall au terme duquel les patrons se félicitaient: « nous allons augmenter le temps de travail sans hausse de salaires pour les 100.000 employés concernés. La semaine de quatre jours va également disparaître, au profit de cinq jours de travail effectifs ».

Réaction de Jürgen Peters, de l’IG Metall ?

« Ce résultat prouve qu'il y a d'autres voies, plus intelligentes, pour développer une entreprise que de simples fermetures d'usines»

 

C’est maintenant la « réforme » de l’assurance-maladie qui est au cœur de la politique de la grande coalition. Sur ce sujet comme sur les précédents il importe surtout de noter l’alignement quasi-total du groupe parlementaire SPD sur les plans du gouvernement Merkel. En Allemagne aussi, les directions des vieilles organisations ouvrières, traîtres et dégénérées, prennent ouvertement en charge, et de manière particulièrement efficace, au point que la « grande coalition » liant totalement les appareils du mouvement ouvrier à la politique nécessaire aux capitalistes devient un « modèle » pour toutes les bourgeoisies d’Europe.

 

Et l’une des conséquences de la baisse systématique et tout azimut de la valeur et du prix de la force de travail outre-rhin, c’est la poursuite du renforcement relatif de l’impérialisme allemand face à ses concurrents sur le continent, et notamment face à l’impérialisme français. Sur un strict plan économique, pour prendre un exemple récent, entre le deuxième trimestre 2005 et septembre 2006, en France, la production industrielle a crû de 0,5%, la production automobile a baissé de 12,8%. En Allemagne, la production industrielle a grimpé de 8,4%  sur la même période, et même la production automobile (+2,8%) ! Le Monde  du 26 décembre en rajoutait, envieux :

« Dimanche 24 décembre, le ministre de l'économie, Michael Glos (CSU), s'est félicité dans Bild am Sonntag du bon climat économique qui règne en Allemagne et a indiqué qu'il allait relever au mois de janvier sa prévision de 1,4 % pour 2007.

 Mi-décembre, les instituts ifo et RWI avaient corrigé leurs chiffres, en annonçant une croissance de 1,9 % pour 2007, contre 1,7 % auparavant.

Publié le 19 décembre, l'indice ifo - très suivi et mesurant le moral des patrons allemands - est venu confirmer ces nouvelles prévisions en grimpant, de 106,8 points à 108,7 points, pour le dernier mois de l'année, soit le niveau le plus élevé depuis janvier 1991.

Les entreprises interrogées par l'institut étaient encore plus optimistes que les mois précédents, aussi bien en ce qui concerne leur situation actuelle que les mois à venir. Selon les experts de l'ifo, ces résultats prouvent que les entreprises ont des carnets de commandes pleins et ne craignent pas les répercussions de la hausse de la TVA.

 
L'Allemagne a conservé en 2006 son rang de premier exportateur mondial, devant les Etats-Unis et la Chine. »

 

Il faut souligner que l’élargissement de l’Union Européenne à 25 membres, puis 27, constituait de facto un renforcement conséquent pour l’impérialisme allemand, qui se trouvait plus que jamais au cœur de l’UE et y intégrait un certain nombre de pays de l’Europe orientale dans lesquels son poids économique est colossal. S’y ajoute le fait que l’impérialisme allemand semble être devenu la puissance de référence quasi exclusive de la néo-bourgeoisie russe, avec laquelle elle traite directement, en particulier sur les questions de l’énergie.

Le texte final du projet de constitution européenne (dans sa partie institutionnelle), consacrait d’ailleurs le renforcement de l’impérialisme allemand au détriment, surtout, des pays de taille moyenne tels l’Espagne ou la Pologne.

 

Aussi n’est-il pas étonnant de voir le processus de ratification de cette « constitution » réactionnaire se poursuivre, tandis que le ministre des affaires étrangères de la grande coalition déclare au Monde du 20 décembre « Nous voulons maintenir la substance de la Constitution», terrain sur lequel de nombreuses manœuvres ont commencé en perspective des échéances électorales françaises, notamment la réunion à Madrid, en décembre, des pays de l’UE ayant ratifié le texte…  sans la France !


Quelques éléments sur la situation économique


A en croire les rapports des différentes institutions internationales, il semblerait se confirmer qu’un nouveau cycle de croissance, après ceux de 1982-1990 et de 1992-2000, soit engagé.

Pourtant, il serait hâtif de penser que le tournant dans la politique économique qui a été enclenché aux Etats-Unis à partir de 2001 a d’ores et déjà été digéré. Rappelons en effet que la crise de 2000-2001 aux Etats-Unis a entraîné un changement de politique économique, l’ouverture des vannes du crédit et la création de déficits sans précédent.

 

La croissance américaine – permise par les coups portés aux classes ouvrières – pose la question, à ce stade encore irrésolue, d’en revenir à une politique monétariste. Il s’agit pour la bourgeoisie US d’éviter une situation, pour le moins, à la japonaise, à savoir l’entrée dans les eaux stagnantes et boueuses générées par un crédit illimité. Mais le retour au monétarisme « traditionnel » pourrait interrompre le cycle de croissance sans qu’il aille à son terme. De ce point de vue on peut dire que nous sommes à une charnière.

 

La croissance mondiale resterait donc forte : selon le FMI, autour de 5% pour les deux ans à venir. Les places boursières ont renoué avec leurs niveaux record. Les mouvements de concentration du capital, de fusions acquisition s’en trouvent à nouveau facilités.

Mais ça n’est pas si simple : les conséquences de l’orgie de crédit des dernières années doivent être épongées. 

Citons en particulier la bulle spéculative créée sur les matières premières et l’immobilier, conséquence de la fuite des marchés financiers. Cette bulle tend à se dégonfler. Or, se pose avec une grande acuité la question de l’immobilier. Le dernier perspectives économiques de l’OCDE évoque, pour mieux le conjurer, le souvenir que chaque baisse des cours de l’immobilier aux Etats-Unis a annoncé un fort ralentissement économique. Or à l’automne dernier, la baisse a été si forte qu’elle n’a aucune précédent depuis que les statistiques existent. Et s’y combine le fait que le crédit aux USA est assis sur la valeur de marché du logement – la « consommation des ménages » peut en être profondément atteinte, donc la capacité sans cesse élargie de l’Amérique du nord à absorber quantités de marchandises venues du monde entier. Par ailleurs, des inquiétudes se font jour sur le taux d’investissement aux Etats-Unis, qui serait à la baisse.

 

Or, toujours aux Etats-Unis, un autre symptôme frappe les esprits : l’inversion de la courbe des taux (les taux courts sont supérieurs aux taux longs). A chaque fois dans le passé, cette situation annonçait une récession. Certes, aujourd’hui, les capacités d’autofinancement des grandes entreprises sont très grandes (le FMI a souligné qu’il s’agissait d’un phénomène mondial), ce qui diminue leurs besoins en emprunts à long terme – au contraire de l’Etat fédéral ! Ce bémol posé, le problème demeure : la baisse des taux à court terme aux Etats-Unis est lourde de risques, et notamment de crise monétaire alors que le cours du dollar est déjà bas, et qu’il faut financer les déficits, l’effort de guerre en Irak, qui entraîne une persistance de déficits considérables -  et ce alors que les déficits commerciaux, certes qui ne sont pas nouveaux, perdurent. A l’inverse, maintenir des taux courts relativement élevés, pour la bourgeoisie US, c’est risquer d’aggraver le risque de récession. Tout dépendra en fin de compte de ce qui est abordé auparavant, à savoir la capacité des capitalistes de tous les pays dominants à faire reculer encore plus leurs prolétariats.

 

Il faut cela dit souligner que c’est grâce à la restauration du capitalisme que les échéances ont pu être repoussées. D’abord parce qu’elle favorise la remise en cause de toutes les conquêtes ouvrières. Ensuite par ce qu’elle a permis l’intégration de l’Europe de l’est au marché européen et celle de la Chine dans le marché mondial. Mais inversement, si cette dernière venait à ne plus pouvoir gérer les inégalités incroyables que le capitalisme y engendre, alors que des émeutes s’y produisent, ce serait fracassant. Et l’interruption du cycle de croissance serait sans doute un choc pour toute l’économie mondiale. Les mois qui viennent seront donc cruciaux à cet égard.


 

*                      *                      *

 

Que ce soit aux Etats-Unis, en Italie, en Grande-Bretagne, ou en Allemagne, la prise en charge des politiques capitalistes par les directions des organisations ouvrières s’avère donc indispensable et précieuse aux bourgeoisies de ce pays. Même si cela distend fatalement plus que jamais les liens entre la classe ouvrière et ses organisations, cela ne peut que renforcer à l’inverse l’exigence, sur laquelle il faut faire fond, que cette collaboration sans cesse plus étroite soit brisée et ainsi que les attaques incessantes dont les prolétariats sont l’objet soient remises en cause. Encore faut-il poser la question de la rupture avec la bourgeoisie de manière adaptée, souple, efficace, en étant ordonné sur la question décisive du pouvoir, du gouvernement.

 

Il s’agit d’ouvrir la voie au mouvement des masses, au combat contre les capitalistes et les gouvernements à leur solde, et d’indiquer comment se réuniraient les conditions politiques permettant aux prolétariats, aux jeunes, de briser l’offensive de leurs bourgeoisies, de se rassembler sur leur propre plan, avec leurs propres méthodes et objectifs, de poser en fin de compte la question d’un gouvernement qui soit le leur, de gouvernements ouvriers.

 

Mais à cette étape, aucune illusion n’est permise : les travailleurs restent aujourd’hui globalement, non seulement sur la défensive, mais surtout totalement désarmés politiquement, à commencer par la question du pouvoir. C’est ce qu’illustre la situation en Amérique latine.


 

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