Rapport International adopté à l’unanimité
par la 1ère conférence du Groupe
pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire,
de l’Internationale ouvrière révolutionnaire
Le présent rapport s’inscrit dans le cadre du document Actualité du combat pour le socialisme publié dans CPS nouvelle série n°20, où les traits essentiels de la période de réaction ouverte par la restauration du capitalisme dans l’ex-URSS et la clôture du cycle historique ouvert par octobre 1917 sont clairement dégagés.
Cette définition, prolongeant le travail engagé par Une nouvelle perspective, est indispensable pour ne pas être désarmés politiquement, pour dégager l’orientation à même de permettre au prolétariat de mettre fin à cette période.
Rappelons-en rapidement les traits essentiels.
1) Le cycle historique ouvert par la révolution d’octobre s’est achevé par la restauration du capitalisme. Une période de réaction s’est ouverte, dans laquelle l’ensemble des acquis de la lutte de classe, qui se sont inscrits pour l’essentiel dans ce cycle, et avec eux des acquis essentiels de la civilisation humaine, sont menacés d’être balayés.
C’est in fine ce que les idéologues du capitalisme, mais bien évidemment relayés par les appareils des organisations ouvrières, désignent sous le nom de « mondialisation » ou « globalisation », cherchant à le maquiller sous l’apparence d’un phénomène économique inéluctable.
2) Elle est marquée par la décomposition du mouvement ouvrier, la prise en charge plus affirmée que jamais par les vieilles directions du mouvement ouvrier des exigences du capital, jusqu’à remettre en cause l’existence même des organisations ouvrières. En parallèle la recomposition du mouvement ouvrier sur un nouvel axe ne s’est pas engagée, alors que la Quatrième Internationale a été détruite.
3) La puissance sociale du prolétariat, notamment dans les métropoles impérialistes demeure une donnée fondamentale malgré le recul politique et économique qu’il subit, et elle se manifeste en relation avec les développements de la crise du mode de production capitaliste. Des résistances à l’offensive capitaliste s’expriment et s’exprimeront. Mais pour l’instant nulle part le prolétariat n’a pu s’affranchir des limites politiques qui pèsent sur lui à l’échelle mondiale en conséquence de la fermeture du cycle ouvert par la révolution d’octobre, poser subjectivement la question du pouvoir, de la propriété privée des moyens de production et d’échange, ce qui était le cas dans le passé, même en l’absence de Parti ouvrier révolutionnaire.
4) Dans le même temps, nulle part la bourgeoisie n’a les moyens d’écraser le prolétariat. Ce n’est qu’avec le concours des directions syndicales et politiques issues du mouvement ouvrier que ses coups sont portés le plus efficacement. Il n’y a pas pour autant symétrie avec la situation du prolétariat, rejeté sur la défensive et qui encaisse de durs coups. Mais ni la bourgeoisie, ni le prolétariat, ne peuvent remporter de victoires décisives, impuissance réciproque qui donne à la lutte des classes aujourd’hui un caractère instable.
Non seulement la bourgeoisie n’a pas les ressources historiques, politiques, économiques, pour polariser autour d’elle les couches intermédiaires de la société, et instaurer ainsi un ordre stable, mais encore l’ensemble du système capitaliste reste sous la menace d’une crise dévastatrice, le capitalisme roule vers l’abîme et menace d’y entraîner l’humanité toute entière.
5) Le mouvement même du prolétariat, dans lequel la jeunesse occupera une place importante, l’amènera inéluctablement à puiser en lui les ressources pour mettre un terme à cette période de recul, chercher à se doter des moyens politiques adéquats pour ce faire : de nouveaux partis, et ainsi bouleverser à nouveau les conditions du combat pour en finir avec l’exploitation et l’oppression capitalistes.
C’est cette perspective sur laquelle nous sommes axés et que notre politique doit s’efforcer de nourrir, selon la méthode qui présida à l’élaboration du programme de transition de la Quatrième Internationale : « Trouver le pont entre la réaction et la révolution – c’est notre tâche. C’est l’apport de tout notre programme de revendications de transition » (Trotsky, 1939, Œuvres tome 21 p.335).
Dans le cadre de cette appréciation globale qui n’a pas été démentie par les faits, il est indispensable à cette étape de porter une appréciation concentrée sur des développements récents qui exigent des réponses politiques.
1ère partie : l’entreprise impérialiste du « Grand Moyen-Orient » à un tournant
Après une première phase couronnée de succès…
Les attentats du 11 septembre 2001 ont servi de levier à l’impérialisme US pour ouvrir une nouvelle étape de son offensive politique et militaire, libérant les tendances déjà à l’œuvre depuis l’effondrement de l’URSS qui a vu les Etats-Unis devenir la seule grande puissance mondiale, militairement sans rivale, et combattant politiquement pour renforcer sa prédominance, recouvrer si possible une situation hégémonique.
C’est l’Afghanistan qui a servi, étant donné les circonstances, de premier terrain où cette offensive a été exprimée. Si cette offensive a permis à Washington de prendre pied en Asie centrale, d’affirmer sans contredit son « droit » à intervenir militairement où bon lui semblait, elle était un ban d’essai dans la perspective de l’objectif du « grand moyen orient », pour reprendre l’expression du gouvernement Bush, expression qui ne signifie rien d’autre que la volonté de faire tourner la roue de l’histoire à l’envers et d’engager un véritable processus de recolonisation notamment au Moyen-Orient. Sous le vocable de « grand moyen orient », il s’agit pour l’impérialisme, non pas de réaliser un plan clés en main, mais de liquider d’une manière ou d’une autre les conséquences des mouvements révolutionnaires dont avaient découlé l’indépendance de pays comme l’Irak et la Syrie, et, surtout de l’Iran suite à la révolution prolétarienne de 1979 qui a brisé le régime du Shah, l’un des piliers de l’influence impérialiste dans la région.
La première phase de cette nouvelle étape dans la politique impérialiste américaine a été un succès indéniable. En Afghanistan et surtout en Irak, après avoir installé ses hommes-lige, sinon ses agents, au pouvoir. En Irak, outre les factions kurdes (UPK et PDK qui collaborent avec Washington depuis 1991), il est parvenu, en 2005, à intégrer la majeure partie des factions chiites à l’ « Assemblée constituante » convoquée par ses soins – les autres factions, en particulier l’Armée du Mahdi de Moqtada Al-Sadr, ayant abandonné la lutte armée à l’encontre des troupes d’occupation. Le « référendum constitutionnel » d’octobre 2005, puis les « élections législatives » du 15 décembre ont été marquées, à leur tour, par l’intégration au « processus » du mouvement d’Al-Sadr et de plusieurs coalitions électorales sunnites – en particulier le « Front Irakien de la Concorde Nationale » dont le cœur est le Parti Islamique, organisation dirigée par les Frères Musulmans – la plupart des factions qui composent ces dernières coalitions restant toutefois opposées à la prétendue « constitution irakienne ».
Bref, on est arrivé à la fin d’une première étape, au terme de laquelle Washington escomptait et escompte encore passer le relais de l’exercice du pouvoir à ces instances néo coloniales en gardant des bases militaires en Irak.
Sur le plan de ses rapports avec les autres puissances impérialistes intervenant dans la région, l’impérialisme US a aussi marqué des points. Non pas que l’impérialisme US « dicterait » aux puissances de second ou de troisième rang ses exigences comme l’on passe un coup de téléphone. Mais ces dernières, et notamment l’Allemagne et la France n’ont eu d’autre choix pour tenter de défendre leurs intérêts spécifiques, que de s’incliner devant le fait accompli militaire, entérinant l’occupation de l’Irak qu’elles dénonçaient en 2003 au travers de multiples résolutions de l’ONU, ou participant à l’occupation de l’Afghanistan à la hauteur de leurs moyens.
De plus, s’agissant de l’impérialisme français, une coïncidence d’intérêts s’est faite jour au sujet de la Syrie, Chirac constatant l’impossibilité de poursuivre la relation privilégiée qui existait du temps d’Hafez El-Assad. La résolution 1559, proposée par l’impérialisme français et reprise à son compte par l’impérialisme américain, exigeant le départ des troupes syriennes du Liban et le désarmement du Hezbollah, a scellé cet accord. Les troupes syriennes ont dû finalement sous la pression quitter le Liban qu’elles occupaient depuis des années. C’était un coup terrible porté au régime baasiste syrien, qui n’a plus comme allié que le gouvernement iranien, coup porté à l’avantage tant de la France qui entendait ainsi renforcer sa propre présence au Liban, que des Etats-Unis pour qui le régime syrien est d’abord un des pourvoyeurs en armes et en argent des groupes qui combattent ses troupes en Irak.
… le « grand moyen orient » à un tournant
Mais encore fallait-il pour l’impérialisme transformer l’essai. Or, courant 2006, les signes de difficultés se sont accumulés. Même en Afghanistan, non seulement les taliban ont refait surface, mais encore, en mai, une première insurrection contre les troupes d’occupation a secoué Kaboul. Quant à l’Irak, à partir de l’attentat contre le dôme de Samarra, les tensions entre groupes politiques chiites (contrôlés le plus souvent par l’Iran) et sunnites (et kurdes) ont pris un tour de plus en plus incontrôlable et sanglant. Aucun n’entend passer sous la table dans le contrôle d’un éventuel futur Etat irakien. Aux escarmouches menées par les restes de l’ancien appareil d’Etat baasiste (que Washington a cherché à réintégrer dans le jeu politique, ne réussissant qu’à déclencher l’ire des chiites radicaux), aux coups de mains des affidés d’Al Quaida, sont venus se superposer ces affrontements violents, dont la population laborieuse fait les frais, et qui montrent que le gouvernement ne gouverne pas grand chose. L’Etat, « bande d’hommes armés », suppose pour son fonctionnement le désarmement généralisé de la population. Cqfd : en Irak, l’Etat semi-colonial est totalement instable, travaillé de toutes parts par des contradictions gigantesques. Se révèlent à la fois le caractère artificiel de l’Irak, mais aussi la gageure qu’était pour l’impérialisme US la volonté de reconstruire un Etat en Irak après avoir fracassé celui dirigé par Saddam Hussein et en en jetant de côté tous les rouages. Profondément, se manifeste le fait que l’impérialisme ne peut pas assurer de « nouvel ordre mondial », ses derniers mots restent la guerre, le pillage, et la destruction, la « réaction sur toute la ligne » (Lénine).
Face à cette situation, la nécessité pour l’occupant de s’assurer le concours, de gré ou de force, des voisins syriens et iranien est de plus en plus pressante. D’où les pressions exercées sur ces deux pays. S’agissant de l’Iran, c’est le prétexte du nucléaire qui sert de levier aujourd’hui. Mais il faut bien mesurer qu’en l’affaire, les impérialismes allemand et français résistent, eux qui ont profité largement de l’embargo américain pour s’implanter solidement en Iran et qui n’entendent pas abandonner ces positions là non plus sans combattre :
« Profitant de l'absence des entreprises américaines auxquelles leur gouvernement a interdit de frayer avec des Etats qualifiés de "voyous", les multinationales européennes en général et françaises en particulier, ont monopolisé les contrats. Sur quinze ans, 20 à 25 milliards d'euros auraient été investis en Iran par des multinationales françaises. » (le monde du 2 11 06)
De plus, si le régime iranien a procédé à un durcissement net en choisissant la fraction « dure » représentée par Ahmadinedjad, durcissement qui s’est répercuté notamment au Liban via le Hezbollah, de nombreuses fractions de la bourgeoisie iranienne sont partisanes d’une attitude plus conciliantes, et elles n’ont pas dit leur dernier mot – bien que ces deux courants soient d’abord solidaires dans un même combat contre le mouvement de la classe ouvrière.
Au contraire, la Syrie, dépourvue de tout parrain impérialiste, et historiquement plus fragile que l’Iran, est la plus directement dans la ligne de mire de l’impérialisme, fragilisée après avoir été expulsée du Liban, et sous la pression des canons américains qui tonnent en Irak à ses frontières.
C’est ce contexte qui éclaire et explique l’intervention menée par Israël au Liban, au compte de l’impérialisme américain.
Une offensive destructrice d’Israël contre le Liban, un succès pour l’impérialisme
C’est sous le prétexte d’en finir avec les tirs de roquette contre lui que l’Etat d’Israël a engagé une offensive violente, brutale, à l’été 2006. Après avoir réduit des zones entières à l’état de champs de ruines, laissé derrière elle dévastation et mort, l’armée israélienne s’est retirée une fois assurée qu’une force d’occupation impérialiste prendrait le relais au sud Liban, encadrant le retour de l’armée libanaise dans une zone dont le contrôle lui échappait depuis 1969.
Du point de vue de l’impérialisme, le bilan de cette intervention est largement positif.
Tout d’abord, c’est bien le « troisième front de la guerre contre le terrorisme », dixit Bush, qui a été ouvert au Liban. Les impérialismes français et italien – alors que ce dernier venait de se retirer d’Irak – respectivement premier et second « partenaires économiques » du Liban, ont pris la seule décision qui répondait à la dévastation de leur client par les armes israéliennes : s’y rendre pour l’occuper… à un jet de pierre de la Syrie. Ainsi, bon gré, mal gré, ils ont pris au Liban une position s’inscrivant totalement dans le dispositif impérialiste, qu’ils viennent renforcer.
Ensuite, le Liban lui-même a été mis à genoux, à la merci accrue de ses bailleurs de fonds impérialistes (cf. la conférence dite « paris 3 »). Mais plus encore il est au bord de l’explosion. Les derniers développements l’indiquent : la construction particulièrement artificielle découpée par l’impérialisme français est profondément secouée, d’abord par le retrait syrien, puis par les ravages de l’intervention israélienne. En novembre, le Hezbollah a fini par quitter le gouvernement.
Rien ne peut être exclu concernant l’avenir du Liban, y compris l’extension d’une situation à l’irakienne, ou d’affrontements armés entre cliques politico-religieuses prenant la classe ouvrière dans une tenaille mortifère.
C’est d’ailleurs, toutes choses égales par ailleurs, une telle situation qui se généralise jour après jour dans les territoires palestiniens, où l’asphyxie économique et les affrontements entre le Hamas et le Fatah entrecoupés d’accords précaires se nourrissent, alimentés aussi naturellement par un gouvernement israélien renforcé sur … sa droite après l’intervention au Liban, comme de juste. Il n’existe quasiment plus « d’autorité » palestinienne, sinon sous forme de ruines, que les puissances impérialistes regardent fumer tandis que se renforce l’Etat d’Israël.
Cela établi, il faut être clair : l’ouverture de ce « troisième front » ne résout pas les difficultés rencontrées par l’impérialisme à stabiliser la situation, créer des Etats bourgeois stables, de sorte que les grands groupes capitalistes puissent profiter pleinement du pillage des pays du Moyen-Orient. Les élections américaines et la démission contrainte de Donald Rumsfeld indiquent bien que la bourgeoisie la plus puissante du monde est elle-même dans l’incertitude sur la conduite à adopter, partant d’un constat commun qui est le refus de relâcher son emprise sur le Moyen-Orient (d’où le vote des crédits militaires par la majorité Démocrate au congrès américain).
Mais dans le même temps les prolétariats et la jeunesse sont désarmés politiquement, et leur hostilité à l’occupation est pour l’essentiel instrumentalisée par des gangs et cliques religieuses ultra-réactionnaires qui bien entendu leur barrent toute perspective.
Incontestablement, les partis révolutionnaires dont ont besoin les masses de ces pays, ainsi que les syndicats ouvriers, ne peuvent se constituer que dans le combat contre l’occupation, contre l’impérialisme et le sionisme, qui ordonne les luttes pour la satisfaction des revendications les plus immédiates, vitales.
La seule perspective positive demeure celle d’une fédération socialiste du Moyen-Orient, et pour cela l’expulsion des troupes d’occupation, donc le combat contre les gouvernements fantoches à leur solde, pour la destruction des institutions croupion mises en place par l’impérialisme, au nombre desquelles naturellement se trouve l’Etat colonial et raciste d’Israël.
Mais à cette étape, les difficultés croissantes de l’impérialisme ne se produisent pas de manière synchrone avec l’engagement, même limité, de combats des masses s’inscrivant dans cette direction.
C’est donc une situation de plus en plus chaotique et violente qui s’annonce.
Dans cette situation, la question décisive est donc celle de l’action des prolétariats des pays capitalistes dominants contre la guerre impérialiste, pour le retrait immédiat et inconditionnel des troupes d’occupation, combat qui pour être efficace pose la responsabilité des directions des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, partis et syndicats. Rappelons-le : c’est en chassant le gouvernement Aznar et en se mobilisant contre lui que les travailleurs et la jeunesse d’Espagne ont imposé le retrait du contingent d’Irak (mais non d’Afghanistan).
La question du combat contre la guerre impérialiste au Moyen-Orient, sur l’orientation définie ci avant, et notamment aux Etats-Unis, est et demeurera une question de toute première importance pour les développements politiques futurs.