II. 2002-2007: Chirac et ses gouvernements UMP-UDF, appuyés sur la politique du PS, du PCF, des directions syndicales, ont porté des coups d’une ampleur sans précédent depuis la fin de la seconde guerre mondiale

 

2002 : PS, PCF, LCR, dirigeants CGT et FSU, votent les pleins pouvoirs à Chirac


Dès le soir du 21 avril, suite à l’élimination dès le premier tour du candidat du PS, Jospin, élimination qui fut le produit de la politique au service du Capital menée durant cinq ans par le gouvernement de la « gauche plurielle », le PS, le PCF, ainsi que la LCR, mais aussi les dirigeants syndicaux (de manière voilée pour ceux de Force Ouvrière) appelaient à voter pour Chirac. « Nous avons marqué un but contre notre camp », commentera plus tard François Hollande. Ils affirmaient même, comme la commission exécutive de la CGT, qu’il s’agissait pour eux d’une position de défense « des droits, des libertés, du progrès social, de la démocratie ». Chirac, crédité de seulement 19% au premier tour, était ainsi plébiscité. Dans la foulée, il parvenait à constituer autour de lui l’UMP, RPR élargi, laquelle formation obtenait une majorité absolue aux élections législatives suivantes.

 

Le gouvernement Chirac-Raffarin et l’UMP, flanqués d’une UDF maintenue à grand peine par Bayrou, se retrouvaient ainsi avec entre les mains tous les leviers essentiels du pouvoir de la Ve République, et dans des conditions politiques éminemment favorables pour engager l’offensive contre les travailleurs que le MEDEF  réclamait à cor et à cri. Cette offensive a été ponctuée par l’adoption de lois liberticides, de renforcement de l’appareil d’Etat (loi Sarkozy de recrutement massif de policiers ; loi Perben accroissant le caractère expéditif, de classe, de la justice, création des centres éducatifs fermés ; création du délit d’outrage au drapeau tricolore ; mesures innombrables contre les immigrés, contre le regroupement familial ; renforcement des pouvoirs de la police en matière de perquisitions, de garde à vue, de vidéo surveillance ; durcissement extrême des conditions de régularisations ; obligation faite aux éducateurs de se subordonner à la police dans le cadre de la loi de « prévention de la délinquance »…).

Le corollaire de ces lois, c’est une offensive sans précédent contre les immigrés sans papiers, c’est la chasse à l’enfant jusque dans les écoles pour les enfourner dans des charters avec leurs parents, ce sont des véritables rafles qui sont organisées en plein cœur de Paris, jusque dans les files d’attentes pour les restaus du cœur.

Le Pen peut exulter à bon droit lors de cette campagne électorale : « M. Sarkozy n'était pas de ma paroisse mais il vient de temps en temps à l'office car il chante à peu près les mêmes psaumes que moi ».

Cette politique ultra-réactionnaire des Chirac, Sarkozy, et Villepin, démontre à elle seule la trahison du PS, du PCF, de la LCR, et des dirigeants syndicaux qui ont appelé à voter Chirac, lui donnant ainsi une force dont il n’a manqué de se servir aussitôt contre le prolétariat et la jeunesse.

Ajoutons qu’ils réitèreront au printemps 2003 à l’occasion de la guerre contre l’Irak, en apportant leur soutien à la politique de Chirac-Villepin alors que celle-ci n’était, en fin de compte, qu’une politique de défense des intérêts de groupes comme Total au Moyen-Orient.


Mai-juin 2003 : les appareils syndicaux permettent à la bourgeoisie
de remporter une victoire majeure sur la question des retraites


Ces conditions politiques vont aider le gouvernement Chirac-Raffarin à engager leur contre-réforme des retraites. Mais celle-ci sera préparée par d’intenses concertations avec les dirigeants syndicaux, notamment au sein du « Conseil d’Orientation », mais aussi avec le PS et le PCF. Alors que la loi Fillon prévoit un « rendez-vous » en 2008 et que sont dans la ligne de mire les régimes spéciaux, il faut rappeler qu’en acceptant le principe même d’une « réforme », les appareils syndicaux acceptaient par avance l’idée qu’il ne saurait être question de revendiquer que le patronat paye pour l’éventuel déficit du régime général… ce qui in fine revient exactement à abandonner l’idée même de l’augmentation des salaires, dont les retraites sont ni plus ni moins qu’une composante.

 

L’adoption de la loi Fillon en 2003, liquidant les 37,5 annuités dans le public, abaissant l’ensemble des pensions et prévoyant pour 2012 le passage généralisé à 41 annuités (42 à l’horizon 2020) pour toucher une retraite à taux plein, a été un coup de première importance remporté contre le prolétariat : c’est une des lignes de défense les plus importantes qui a été enfoncée, ouvrant la porte comme on l’a vu ensuite aux « réformes » sapant les bases des régimes spéciaux, comme à la RATP. Pour la bourgeoisie, c’était réussir là ou elle avait dû renoncer en novembre-décembre 1995, arriver à gagner un combat engagé dès 1953, quand la grève générale des fonctionnaires l’avait une première fois contraint à reculer.

 

Cette fois encore, dès janvier 2003, le « non » des agents d’EDF-GDF au référendum interne sur la modification de leur régime des retraites, qui était aussi un « non » à l’appareil CGT qui en avait été l’organisateur, indiquait que le gouvernement ne pourrait passer sans combat. Lors du congrès confédéral CGT notamment, l’appareil va mettre en avant « l’unité » avec la CFDT pour s’opposer aux mots d’ordres des 37, 5 annuités pour tous et de la défense du code des pensions de la Fonction publique qui était dans le collimateur du gouvernement.

 

Concomitamment aux retraites, le gouvernement Raffarin préparait une loi de « décentralisation », processus de démantèlement des « services publics », de mise en concurrence des régions, des départements, les uns avec les autres. Cette loi signifiait l’expulsion de la Fonction publique d’Etat de dizaines de milliers de fonctionnaires, émiettant ainsi leur capacité collective de combat, mais engageait aussi une nouvelle étape de transfert de compétences aux régions et départements (en matière d’éducation, d’équipement, d’action sociale,…) qui est un levier de leur privatisation, de leur liquidation. D’emblée, le PS marquait son accord de principe – au point qu’aujourd’hui sa candidate Ségolène Royal revendique une « nouvelle étape » de décentralisation, pour, dit-elle, supprimer des ministères, réduire le nombre de fonctionnaires !

 

Sachant l’affrontement inévitable, le gouvernement et son ministre Fillon organisent une longue concertation que le mouvement des masses va pousser néanmoins les dirigeants CGT et FO à interrompre une quinzaine de jours en mai.

 

A partir d’avril, dans l’enseignement, le surgissement de la grève dans des centaines d’établissements scolaires pose immédiatement la question de la grève générale, à commencer par la grève générale de l’enseignement public, donc la responsabilité des dirigeants syndicaux de l’Education Nationale (ceux de la FSU en premier lieu).

Ceux-ci s’y refuseront jusqu’au bout malgré des dizaines d’appels d’établissements, d’assemblées locales, voire départementales. Ils y opposeront (appuyés sur la LCR, LO ou le PT) la « grève reconductible » établissement par établissement et les « assemblées générales (dites) souveraines », dont la « souveraineté » est un instrument de fragmentation du mouvement gréviste en une kyrielle de grèves locales.

Le 13 mai il y aura deux millions de manifestants ; dans les entreprises les travailleurs débrayent spontanément pour rejoindre les cortèges. Le 14 mai à la RATP, à la SNCF la question de l’appel à la grève générale est posée, grève qui signifierait le débordement des directions. Les appareils s’opposent frontalement à la grève.

 

A aucun moment les directions syndicales ne reprendront à leur compte le mot d’ordre des manifestants et des grévistes : « retrait du projet de loi Fillon », y opposant celui d’une « autre réforme ».

Mais dans la Fonction publique et surtout dans l’enseignement, la mobilisation ne désarme pas. Le 25 mai, malgré le caractère inoffensif de promenade « familiale » dominicale que la direction de la CGT lui a donné, plus d’un million de manifestants marchent dans Paris à l’appel des organisations syndicales. Tandis que la CFDT, fidèle serviteur du patronat, apporte finalement son soutien à la réforme Fillon, Thibault martèle dans le JDD du jour : « Nous ne faisons pas une manifestation avec l'objectif de renverser le gouvernement. » Blondel renchérit :

« J’ai quelques craintes à employer le terme de grève générale interprofessionnelle. Qu’on le veuille ou non, il renvoie à l’idée d’insurrection et bien sûr à la lutte politique contre le gouvernement. »

 

La démultiplication des « temps forts » et « journées décentralisées », tandis que reprennent les discussions sur la « décentralisation » sous la houlette de Sarkozy, vont être les instruments de ce cap politique nettement tracé. Le 10 juin, c’est l’ouverture de la discussion au Parlement . Des milliers de manifestants se dirigent spontanément vers l’Assemblée. Ils devront affronter le double barrage des services d’ordre des bureaucrates syndicaux et en deuxième rideau des CRS de Sarkozy – le même Sarkozy dont Aschiéri, pour l’appareil FSU, vante au même moment « les avancées positives ». Il ne reste plus aux dirigeants syndicaux qu’à donner la garantie au gouvernement que le baccalauréat se passera normalement pour que la défaite soit consommée.

 

Le 12 juin, se tient un meeting massif à Marseille... le plus loin possible du lieu de discussion du projet Fillon ! Blondel, qui sait que les carottes sont cuites, s’offre le luxe de mettre en débat l’appel à « la grève générale interprofessionnelle ». A l’inverse de Thibault et Aschiéri fraîchement accueillis, il est acclamé. Cela signifie une chose simple : les travailleurs voulaient l’appel à la grève générale ; les dirigeants avaient cette arme entre les mains. Mais parce qu’ils ne voulaient en aucun cas de la « lutte politique contre le gouvernement », ils ont refusé d’en faire usage. Les travailleurs se sont battus mais ils ont été trahis.

 

La portée de cette défaite, le MEDEF , qui parle de « réforme-mère », la mesure parfaitement. Seillière déclare alors : « Pour la première fois depuis des décennies, la volonté de réforme d'un gouvernement l'emporte sur la somme des réactions négatives, corporatistes, extrémistes, de refus et de blocage. Dans l'histoire économique et sociale de notre pays, c'est une page qui se tourne. (…) »

Cette défaite ouvre en effet la voie à d’autres contre-réformes de grande ampleur, et notamment celle de l’assurance-maladie.


Une contre-réforme de l’assurance-maladie poussant à son terme le plan Juppé de 1995


C’est sur la base d’un « diagnostic partagé » avec les directions syndicales, mais aussi avec les députés PS et PCF, que va être lancée en 2004 une « réforme » décisive de l’assurance-maladie.

Le plan Juppé de 1995, « hold-up du siècle » selon l’expression de Marc Blondel (FO), faisait passer le budget de la sécurité sociale sous le contrôle théorique du Parlement, lequel devait le faire voter. C’était effectivement un hold-up, puisqu’ ainsi l’Etat mettait la main sur le salaire différé, bien collectif des travailleurs. Mais les budgets de la « Sécu » votés n’étaient pas en réalité appliqués… sauf les exonérations de charges privant l’assurance-maladie de ressources que l’Etat « oublie » ensuite de compenser, la somme des impayés de l’Etat et des patrons à l’assurance-maladie suffisant, il ne faut jamais l’oublier, à faire disparaître purement et simplement le déficit !

 

La « réforme » de 2004 a donc complété le plan Juppé en créant de nouvelles instances de direction de l’assurance-maladie, passant en réalité sous le contrôle de l’Etat au lieu de l’ancienne cogestion paritaire. L’UNCAM ainsi créée intègre aussi des associations diverses, tandis qu’une nouvelle caisse a été créée … au nom de laquelle un jour férié a été supprimé par le gouvernement Chirac - Raffarin, lequel a instauré ce jour-là (Pentecôte) le travail gratuit ! Et l’UNCAM a pour mission, non plus de gérer les remboursements des assurés sociaux… mais de les diminuer, d’atteindre l’équilibre des comptes (donc faire payer aux malades la facture du pillage généralisé dont les caisses de l’assurance-maladie sont l’objet de la part de l’Etat et du patronat) ; de respecter impérativement l’objectif national défini par le Parlement .

 

Premières conséquences : forfait d’un euro par visite au généraliste, « parcours de soins » déremboursement des visites directes aux spécialistes, augmentation du forfait hospitalier, forfait de 90 euros pour une intervention chirurgicale, déremboursement de centaines de médicaments, l’augmentation du coût des mutuelles corrélative de la diminution des prises en charge par la S.S.

Cette contre-réforme a été complétée par le plan Hôpital 2007, véritable plan de privatisation de l’Hôpital Public : la tarification à l’activité (T2A) qui se met progressivement en place conduit à la recherche forcenée d’économies en particulier dans l’Hôpital Public où du fait des garanties liées au statut du personnel les coûts salariaux sont plus importants que dans le privé et où désormais le financement est identique. La « nouvelle gouvernance », en particulier la mise en place des « pôles » vise à mutualiser les moyens entre services, à aggraver les conditions de travail des personnels soignants. Les cinq années qui viennent de s’écouler sont cinq années de restructurations massives des établissements et de service avec la fermeture de dizaines de maternités et maintenant de blocs opératoires, tout cela bien sûr au nom de la « qualité des soins ».

 

Profitant de ce que les travailleurs avaient à digérer leur dure défaite de 2003, les appareils syndicaux ont accompagné de bout en bout cette contre-réforme. Mais en mars, le gouvernement et l’UMP avait subi une déroute électorale (« un 21 avril à l’envers », selon Fillon). Faute de pouvoir s’exprimer sur le terrain direct de la lutte des classes, et malgré l’impossibilité d’émettre aux régionales un vote pour les seuls partis du mouvement ouvrier, les travailleurs signifiaient comme ils le pouvaient leur haine de ce gouvernement et de sa politique. Mais dès le lendemain de ces élections, la réponse de Hollande, chef du PS, tombait comme un couperet : « Nul ne mettra, en difficulté J. Chirac. Il a été élu en 2002 pour cinq ans, il ira jusqu’à la fin de son mandat», précisant encore qu’il ne demandait (même) pas un « changement de gouvernement ».

 

On retrouvera le même scénario au lendemain du référendum sur la « Constitution européenne », Chirac ayant tenté d’utiliser le soutien du PS à ce texte pour s’octroyer un nouveau plébiscite. Mais cette fois, le PS s’est déchiré. Non pas sur le fond de ce texte, qui ne fait pour l’essentiel que reprendre et rassembler les traités réactionnaires de Maastricht, d’Amsterdam et de Nice que quasiment tout le PS a soutenu à chaque fois, mais sur l’opportunité d’offrir ou non un succès à Chirac. Au sein de la direction confédérale CGT, Thibault, qui proposait de laisser la voie ouverte au « oui » à Chirac, essuyait quant à lui une sévère rebuffade, ses pairs trouvant qu’il va trop loin.

 

Lors de son dernier sommet européen, Chirac a fini par lâcher publiquement que le « non » au référendum de 2005 était bel et bien un « non » à son gouvernement. Et effectivement, la majorité de la classe ouvrière, des travailleurs, ont voté « non » à Chirac, à l’UMP, à leur politique, laquelle bien entendu se retrouve dans ce projet de traité. Encore faut-il préciser que ce « non » fut mêlé au vote négatif de partis bourgeois de droite et d’extrême droite qui se font les porte-parole des capitalistes français les plus fragilisés par la concurrence effrénée mise en oeuvre dans le cadre de l’Union Européenne.

 

Battus deux fois à plate couture en deux ans, Chirac, la majorité UMP n’ont aucune légitimité. La perspective de l’organisation d’une puissante manifestation à l’Assemblée Nationale sur l’objectif : « dehors Chirac et la « majorité » UMP –UDF » peut s’ouvrir. Mais à l’inverse, les directions syndicales se précipitent à la convocation du nouveau premier ministre Villepin. Le PS, et tout particulièrement les tenants du « non », le PCF, voient eux dans ce référendum un « mandat » donné… à Chirac (!) pour qu’il « renégocie ». En clair : il doit, une fois de plus, pour eux, rester en place. Ils sont sur le fond d’accord avec les barons de l’UMP : non seulement « ce n’est pas la rue qui gouverne » (Raffarin), mais ce n’est pas non plus le suffrage universel : seule doit prévaloir la dictature des grands groupes industriels et financiers et la politique dont ils ont besoin.


Privatisation d’EDF-GDF


Au lendemain des élections régionales et cantonales, conforté par le « dialogue » et les positions de soutien à peine masqué du PS et du PCF, le gouvernement Chirac – Raffarin - Sarkozy pouvait poursuivre son chemin, sur lequel se trouvait la privatisation d’un des bastions ouvriers de ce pays, EDF-GDF – privatisation présentée comme une simple « ouverture du capital ». Sarkozy promettait alors (avec les applaudissements de la direction CGT), de ne pas descendre la participation de l’Etat en dessous de 70%. Le projet de fusion Suez -GDF a montré une nouvelle fois ce que valaient ce genre de promesses : pour Sarkozy comme pour Chirac, elles n’engagent que ceux qui les reçoivent.

 

Les travailleurs d’EDF, qui avaient déjà donné le signal précurseur des combats de 2003, ont montré à nouveau en cette occasion leur volonté de se battre. Celle-ci s’est même répercutée au sein de l’appareil CGT, avec l’apparition d’une opposition interne significative. Mais la direction CGT gardera totalement le contrôle de la situation, multipliant les journées d’actions au lieu d’appeler à la grève générale, et finissant par se faire carrément les corédacteurs du projet de loi Sarkozy de privatisation.

Au bout du compte, la direction fédérale CGT, par la voix d’Imbrecht, rendait un vibrant hommage … à Sarkozy : « C’est un fait qu’en arrivant au ministère de l’Industrie, Nicolas Sarkozy a pris le dossier de son prédécesseur à bras le corps avec une dimension politique des problèmes là où Francis Mer n’y a mis qu’une vision exclusivement entrepreneuriale (…) Depuis le 8 avril, le dialogue sur l’ensemble du dossier a été établi (…) Certains s’en offusquent. Quoi de plus normal dans une démocratie ! Mais je reconnais que c’est nouveau et que cela peut dérouter ceux qui ont une vision guerrière du dialogue social. »

 

L’intersyndicale fédérale de l’énergie avait mis les agents en garde « ne nous laissons pas entraîner par la radicalité »… en d’autres termes : ne coupons pas le courant, n’utilisons pas notre place dans la production pour faire retirer le projet de loi de privatisation. Pour le moins, à EDF-GDF comme ailleurs, la direction CGT confirme que pratiquer le « dialogue social », c’est refuser de faire la guerre à l’ennemi juré des acquis ouvriers : c’est collaborer à leur liquidation. N’est-ce pas ce qu’a fait la direction d’une autre fédération essentielle de la CGT, celle des cheminots, en signant avec la direction à l’automne 2004 un accord anti-grève, s’inscrivant dans le droit fil de celui conclu quelques années auparavant à la RATP, accord qui stipule qu’il faut « substituer à la culture de la confrontation trop souvent vécue, une culture de négociation et de recherche de compromis » ?


Cinq années de feu roulant contre l’enseignement public et ses personnels


Dans l’enseignement aussi, dont les personnels furent une nouvelle fois en première ligne dans la bataille des retraites du printemps 2003, les dirigeants syndicaux se sont illustrés par un dialogue permanent avec les destructeurs de l’enseignement public et des statuts.

Les dirigeants des syndicats enseignants sont eux aussi adeptes du « dialogue social » et pas plus qu’Imbrecht, ils n’en ont une « vision guerrière ». La preuve en est : de la prise en charge du « grand débat sur l’Ecole » à la participation aux « groupes de travail » ministériels, ils vont ouvrir la voie à la contre-réforme de l’Enseignement que prépare le gouvernement Chirac Raffarin - Fillon. On doit aussi mentionner à ce sujet le « pacte pour la recherche », loi cassant la recherche publique et ayant pris appui sur la concertation emmenée par le Snesup et le Sncs- Fsu, enrobée dans des « états généraux »

 

Or qu’est-ce que cette nouvelle « loi d’orientation » ?

La loi Fillon réduit l’enseignement pour nombre d’écoliers et collégiens – en réalité dans la plupart des cas les enfants d’origine populaire – à un « socle commun », sorte de SMIC culturel dont sont exclus des pans entiers de la culture, tandis qu’après coup, la loi sur « l’égalité des chances » est venue proposer de rejeter hors de l’école, vers l’apprentissage et la surexploitation patronale, des milliers de jeunes dès 14 ans. Il faut y insister : rien n’illustre mieux la brutalité de l’offensive réactionnaire de ce gouvernement que cette diminution de l’âge de l’obligation scolaire qui vient contredire un mouvement d’un siècle d’allongement de la durée de la scolarisation.

 

La loi d’orientation, elle, met en place la dislocation des horaires et programmes nationaux au profit de l’ « autonomie » des établissements dont les moyens dépendront d’un contrat d’objectifs passés avec les rectorats sur la base des « projets d’établissements ». Elle caporalise les enseignants par la mise en place des « conseils pédagogiques » sous la houlette des chefs d’établissements. Elle les déqualifie en leur imposant d’effectuer des remplacements y compris en dehors de leurs matières.

Le complément de cette loi, c’est la réforme des ZEP qui, tout en organisant l’expulsion de centaines d’établissements de ce dispositif pour économiser des moyens, fait des collèges « ambitions réussite » de véritables laboratoires de la déréglementation tous azimuts. La volonté de créer de super- établissements dans le premier degré, les Epep, placés sous la coupe des collectivités locales, va exactement dans le même sens.

 

Aussi n’est-il pas étonnant que, alors qu’approchent les élections, le gouvernement UMP tienne à terminer le travail en entreprenant de faire sauter le dernier obstacle à la flexibilité généralisée des enseignants (et des enseignements), ainsi qu’à la pleine application du décret Robien sur les remplacements imposés : les statuts des professeurs du secondaire inscrits dans les décrets de 1950, en leur causant au passage une nouvelle baisse de salaire.

 

La conjugaison des conséquences pour le corps enseignant de la défaite de 2003 et de la participation des directions syndicales au « grand débat » va faire que ce sont les lycéens qui vont engager le combat. Alors qu’aucune organisation enseignante ne reprend ce mot d’ordre, ils vont eux-mêmes mettre en avant l’exigence du « retrait de la loi d’orientation », et chercher à centraliser leur combat vers l’Assemblée nationale alors que cette dernière discute du projet de loi. Dirigeants syndicaux enseignants comme ceux des « syndicats » lycéens vont tout faire pour empêcher la manifestation centrale et nationale au Parlement  ; les lycéens bloquent leurs établissements, manifesteront à plusieurs reprises par dizaines de milliers, mais resteront totalement isolés. En particulier, à Paris, le 8 mars 2005, leur manifestation est agressée violemment, les lycéens dépouillés par des bandes d’éléments déclassés avec la complaisance de la police. Ce jour-là ceux qui ont naturellement vocation à protéger le droit de la jeunesse à manifester, à savoir les organisations syndicales et leurs services d’ordre sont absents… Cyniquement, les dirigeants syndicaux ont laissé sans défense la jeunesse lycéenne livrée aux bandes de pillards, avant que le gouvernement fasse s’abattre la répression contre eux via des condamnations multiples et intolérables par les tribunaux. Dès le 8 mars, Fillon plastronne : « La loi est votée. En démocratie quand une loi est votée elle devient la loi de tous ». Il aurait pu ajouter : « Malheur aux vaincus ».


Le CPE., pointe avancée pour une nouvelle phase dans l’offensive gouvernementale….


En janvier 2006, à la surprise même de ses proches, Villepin sort de son chapeau un nouveau « contrat » de travail destiné à la jeunesse, le Contrat Première Embauche.

Ce contrat précaire de deux ans ne tombe pourtant pas du ciel. Depuis 2002, les atteintes aux acquis en matière de droit du travail ont été incessantes. Il faut mentionner en particulier la loi Fillon sur le dialogue social de l’automne 2004, qui supprimait le « principe de faveur », selon lequel un accord d’entreprise ne peut être moins favorable que l’accord de branche, pour accroître localement la flexibilité, allonger le temps de travail au nom de « l’assouplissement » des prétendues « 35 heures » mise en place par la « gauche plurielle ». Individualisant le droit à la formation, et le sortant du temps de travail, cette loi vise aussi à faire en sorte que les directions syndicales s’engagent profondément dans la mise en place de ces accords en instaurant le « droit d’opposition majoritaire » à un accord. Une application exemplaire en a été donnée aux usines Perrier dans le Gard où Sarkozy et Thibault sont intervenus conjointement pour faire renoncer la direction locale de la CGT à son « droit d’opposition » au plan de restructuration - licenciements.

 

Au lendemain du référendum de 2005, remis en selle par le PS, le PCF et les directions syndicales, le gouvernement Chirac-Villepin avait pris une série d’ordonnances en matière de droit du travail au nombre desquelles celle instaurant le C.N.E., contrat nouvelle embauche, permettant à tout patron de PME de licencier sans motif un salarié durant les deux ans suivant l’embauche. Parallèlement, étaient prises des mesures visant, au moyen du chèque-emploi, à liquider le contrat de travail en tant que tel, ainsi que de nouvelles mesures poussant à la privation massive des chômeurs de l’indemnisation.

Peu de temps après, à titre expérimental, était lancé le « contrat de transition professionnelle ». Ce « contrat », rattaché à aucune convention collective, « évite » formellement le licenciement … en transformant ce dernier en « transition » durant laquelle, en échange d’une allocation de misère, le travailleur concerné doit accepter toute offre, être mis à disposition éventuellement de plusieurs entreprises du bassin d’emploi. Première ébauche de la « sécurité sociale professionnelle » qui substitue un contrat individuel aux garantie collectives de la classe ouvrière, ce « CTP » annonce ce que serait la généralisation de cette « revendication » portée sur les fonts baptismaux par la direction de la CGT : la précarité généralisée, la soumission généralisée du prolétariat aux besoins et possibilités immédiates du Capital.

 

Mais après l’étape du C.N.E., le lancement de CPE. par Villepin a aussi découlé d’une conjoncture politique marquée par une série de défaites ouvrières d’importance. A Marseille, successivement, à la SNCM et à la RTM, des grèves dures étaient défaites. Dans le premier cas, la direction SNCM de la CGT, encadrée par la direction confédérale, avait par avance borné ses revendications à la négociation d’un bon « plan social » et à une « solution alternative » acceptant le principe de la privatisation de la compagnie. Alors même que le gouvernement faisait donner le GIGN et l’armée contre les marins grévistes, Thibault (CGT) s’en allait rencontrer Villepin à Matignon, ce dernier soulignant en conclusion de cette entrevue la « convergence de vues » entre eux. Après avoir empêché toute extension du mouvement, la direction CGT finissait par organiser elle-même le vote de reprise en faisant peser sur les récalcitrants la menace de la mise en faillite de l’entreprise. Dans le second cas, face à la mairie UMP de Marseille, la grève des traminots contre la privatisation du futur tramway était cassée… par une décision du tribunal jugeant la grève illégale. Face à cette décision inique, anti-grève, les directions des fédérations des transports restaient l’arme au pied alors que tous les travailleurs de ce secteur sont attaqués par une telle jurisprudence !

 

Armée contre les marins, tribunaux contre les traminots, c’est enfin, en novembre, la proclamation de « l’Etat d’urgence », mesure sortie tout droit de l’arsenal répressif utilisé lors de la guerre d’Algérie, que le gouvernement va se permettre, sous couvert d’une vague d’incidents d’affrontements avec la police (suite à l’envoi à la mort par la Police de deux jeunes de Clichy-sous-Bois) mais aussi d’agressions anti- ouvrières dans les quartiers populaires, dont il portait, et Sarkozy au premier chef, la responsabilité totale. La proclamation de l’Etat d’urgence sera de facto approuvée par le Parti Socialiste, les autres directions des organisations du mouvement ouvrier laissant faire cyniquement.

C’est dans cette situation, cette « fenêtre de tir » dira-t-il, que Villepin décida donc de lancer avec le CPE une offensive qu’il espérait décisive contre la notion même de CDI, offensive visant tout particulièrement la jeunesse ouvrière. En présentant le CPE, il annonçait pour « les mois qui viennent » la remise en cause de tous les contrats de travail.

 

Et dans le même temps, Villepin, apprenti bonaparte en chambre, se croit fort non seulement de porter une attaque d’une extrême violence contre le droit du travail et particulièrement contre la jeunesse, mais même de modifier profondément les relations avec les organisations syndicales qu’il entend désormais confiner à l’application de mesures décidées par le seul gouvernement, sans passer par la concertation préalable.


La défaite subie par le gouvernement sur le CPE l’indique : la rupture de la concertation, le front unique des organisations du mouvement ouvrier contre lui, sont la voie à suivre pour vaincre


Sur le CPE, les directions syndicales n’ont pas eu à refuser la concertation au départ… elle ne leur a pas été proposée ! Mais justement, le morceau est ici un peu gros à avaler. Les appareils plus que tout entendent défendre leur place dans le dispositif du « dialogue social ». D’où la prise de position unanime des directions syndicales pour le retrait du CPE.

La différence avec les défaites précédentes saute aux yeux. Les appareils ne s’étaient prononcés ni pour le retrait de la contre-réforme des retraites, ni pour le retrait de la contre-réforme de la Sécurité Sociale, ni pour le retrait de la loi Fillon contre l’Ecole.

 

Cette prise de position a des conséquences décisives. Il semble en effet au début que le coup de force de Villepin va être couronné de succès. Les premières manifestations sont faibles, d’autant plus que les appareils syndicaux sont très attentifs à contenir la mobilisation dans des formes qui ne menacent pas l’existence du gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy, d’où les journées d’action sans appel à la grève, journées « saute mouton » comme le dit l’appareil Force Ouvrière lui-même. Pourtant de manière d’abord isolée à Rennes, puis progressivement de manière généralisée à partir de début mars, les étudiants se mettent en grève, grève qui va s’étendre à tout le pays et chercher à se centraliser, tendance qui aboutira à la création d’une « coordination », dont les limites permettront notamment à la direction de l’UNEF de garder les mains libres.

 

Les étudiants sont rejoints par les travailleurs, massivement présents et débrayant pour venir manifester les 7 ou 18 mars, dans le cadre imposé par les appareils des « journées d’action » (car ces derniers ne veulent pas « infliger une défaite politique au gouvernement », dont ils « ne demandent pas la démission », précisera au nom de tous, à l’issue de l’intersyndicale, Julliard, de l’UNEF).

Mais si la mobilisation des travailleurs reste totalement dans le cadre prévu par les appareils, pour une part la jeunesse échappe à son contrôle. C’est ce que révèlent les prises de position des différentes réunions nationales des « coordinations nationales » étudiantes, qui en appellent aux directions syndicales pour l’organisation commune d’une manifestation centrale à Paris (l’appel de Dijon, le 19 mars, fixe comme objectif l’Assemblée Nationale). L’existence du gouvernement peut être mise en question.

 

Les appareils syndicaux, bien que refusant de reprendre la concertation, ne répondront pas à l’appel des coordinations étudiantes et laisseront même le 23 mars les étudiants qui tentent de se diriger vers l’Assemblée Nationale (comme les lycéens un an plus tôt) sous les coups croisés des bandes de loubards et de la police. Mais au sein même de l’UMP comme dans les sommets du MEDEF on se rend compte que pour éviter la chute de Chirac et Villepin, il faut céder.

La direction de la CGT, de FO, de la FSU comme celles du PS et du PCF n’ont pour leur part cessé de lancer des appels vibrants à Chirac sur le thème : « Cédez sur le CPE pour éviter le pire et que puisse reprendre le dialogue social ». Ainsi sera organisée la « sortie de crise » sous la houlette de Sarkozy et des présidents de groupe UMP au Sénat et à l’Assemblée, De Rohan et Accoyer.

Le gouvernement s’est sauvé et a été sauvé par les appareils mais il a dû retirer le CPE, ce qui constitue une défaite majeure, la première depuis 2002 sur le terrain de la lutte des classes directe. L’une des répercussions en est « l’affaire Clearstream » qui revient exploser à la figure de Villepin, tandis que son groupe parlementaire menace de ne pas voter son projet de loi sur GDF.

 

Ce sont une nouvelle fois les appareils syndicaux, le PS et le PCF, qui vont lui permettre de reprendre sa route. Dès le retrait du CPE, les directions syndicales se livrent à une véritable orgie de « dialogue social » et en premier lieu celle de l’UNEF. C’est à la Sorbonne - haut lieu du combat des étudiants réinvestie violemment quelques semaines plus tôt par les CRS - et sous la protection de la police chargée de contenir les derniers feux de la mobilisation étudiante que sera mise en place la « commission Hetzel » dite « Université emploi ». Au premier rang : Aschieri, dirigeant FSU, et Julliard, président de l’UNEF, que Villepin de la tribune s’offrira le luxe de tancer pour son retard !

 Dans le même temps, Parisot a convoqué les directions syndicales pour parler de « toutes les flexibilités, toutes les précarités ». Ainsi tout ce que les travailleurs et la jeunesse ont rejeté est réintroduit dans la concertation. Et celle-ci continue jusqu’à aujourd’hui : ce sont les ateliers de la « délibération sociale » avec au programme : contrat de travail unique, « sécurité sociale professionnelle », « mise à plat de l’assurance chômage ».

 

Gouvernement et appareils syndicaux ont tiré les leçons de la mobilisation contre le CPE. Ils sont d’accord : cela ne doit pas se reproduire. Et c’est pour cette raison que tous approuvent la « loi de modernisation du dialogue social » qui doit faire selon la formule de Chirac des directions syndicales les co-élaboratrices des contre-réformes du capital, toute modification du droit du travail étant désormais soumise préalablement à la concertation des « partenaires sociaux ». En clair, il faut passer du « diagnostic partagé » à la co-législation. Il faut – et les dirigeants y sont complètement disposés et le réclament – franchir un palier supplémentaire à la prise en charge par les directions syndicales des contre–réformes réactionnaires.

 

A l’inverse, la leçon pour les travailleurs et les jeunes qui veulent en finir avec la spirale des contre-réformes est claire et vaudra d’ailleurs quel que soit le gouvernement issu des élections, quand bien même leur résultat est tout sauf indifférent : il est impératif de lutter pour que soit brisée la concertation, le « dialogue » permanent que mènent appareils syndicaux, PS et PCF, avec les responsables de la situation désastreuse qui est faite au prolétariat dans ce pays.

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