« les Etats-Unis ont besoin de l’Europe, cette fois » (Massimo d’Alema)
L’ensemble des impérialismes d’Europe – à l’exception de l’impérialisme anglais, dont l’implication en Irak et en Afghanistan est déjà conséquente – ont annoncé d’importantes participations à la constitution de la « Finul renforcée ». L’Italie et l’Allemagne se sont même offert le luxe de dépasser la France en termes d’effectifs.
Sans doute, les ravages commis par Tsahal – à dessein – contre l’essentiel des infrastructures libanaises, dans la mesure où ils contraignent le Liban à mendier sa reconstruction, contribuent-ils à exacerber la concurrence entre impérialismes, l’Italie notamment, déjà influente économiquement au Liban, caressant l’idée de souffler à l’impérialisme français son ancien protectorat.
La participation allemande à la FINUL constitue quant à elle, après l’envoi de troupes allemandes en ex-Yougoslavie et en Afghanistan, un nouveau pas important dans l’affirmation de la place prise par l’impérialisme allemand à l’échelle mondiale. Elle constitue également une expression - la plus significative à ce jour – d’un changement dans la politique extérieure de cette puissance qui, depuis l’éviction de Schröder par la CDU Angela Merkel, à la tête du pays, multiplie les signes d’ouverture à l’attention de Washington. C’est ainsi qu’après avoir accueilli Bush en Forêt Noire, l’Allemagne vient d’annoncer le maintien, pour une année supplémentaire, des troupes allemandes en Afghanistan. L’Allemagne a par ailleurs durci le ton à l’encontre des travaux d’enrichissement d’uranium par l’Iran – un pays qui entretient pourtant d’importantes relations économiques avec elle – tandis qu’elle annonçait, fin août, la vente à Israël de trois sous-marins… nucléaires !
Mais, le fond de la question est que l’impérialisme américain, engagé profondément en Irak et en Afghanistan, a besoin de ses alliés traditionnels. Tout en feignant de se distancier de l’impérialisme américain sur le plan des objectifs, Massimo D’Alema, ministre italien des affaires étrangères, a exprimé cette situation fin août lors d’un entretien au Monde :
« Les Américains ont [tout comme Israël] un grand intérêt au succès de la résolution [1701, ndlr]. A l’évidence, ils cherchent une sortie de crise. L’Irak est une tragédie, et les projets de « nouveau Moyen-Orient » un désastre. Les Etats-Unis ont besoin de l’Europe, cette fois. Il faut les aider et en profiter pour les aider à changer leur approche. C’est une occasion que l’Europe doit saisir en étant unie, alors que pour la guerre en Irak nous étions divisés. »
De facto : si la « sortie de crise » ne saurait être autre chose, pour Washington comme pour ses partenaires, que la soumission totale de la région aux intérêts impérialistes, le fait est qu’il rencontre, en Irak et en Afghanistan, d’importantes difficultés qui lui imposent désormais de chercher l’appui des autres grandes puissances.
L’intervention militaire impérialiste, en 2001, contre l’Afghanistan, avait constitué l’ouverture du premier « front » de la prétendue « guerre mondiale contre le terrorisme » annoncée par Bush au lendemain des attentats du 11 septembre. Sous couvert de traquer Ben Laden et de renverser le régime taliban, il s’agissait pour lui d’installer un protectorat à sa botte, établir des bases militaires dans toute l’Asie centrale, conforter son influence dans toute la région et masser des troupes aux portes d’une autre cible stratégique : l’Iran.
Alternant tractations avec les seigneurs de guerre locaux et opérations militaires, les troupes de la coalition ont imposé au pays la façade d’une « démocratisation ». Un gouvernement fantoche appuyé sur les factions tribales - notamment les anciens moudjahidins de l’Alliance du Nord - a été mis en place, chapeauté par un collaborateur de longue date de la CIA : Hamid Karzaï. Puis, en décembre 2005, a été inauguré le « Parlement » afghan – en fait un lieu de tractations entre chefs de guerre.
En février 2006 encore, Le Monde accordait son satisfecit à cette entreprise de colonisation : « [L’accord de Bonn], en décembre 2001, avait lancé le processus de reconstruction politique du pays après la chute du régime taliban. Quatre ans plus tard, ce premier accord parrainé par l’ONU a été largement respecté : l’Afghanistan dispose d’une Constitution, d’un président et d’un Parlement élus. » Mais la réalité s’est chargée, depuis, de balayer cette propagande pour mieux faire ressortir le seul véritable tour de force accompli par la coalition : la régénération des talibans.
Ainsi, à la fin du printemps, ces derniers ont-ils été en mesure de lancer une véritable offensive au sud du pays et d’étendre leur contrôle sur de nouveaux territoires – réduisant Kandahar au rang de ville fantôme. Selon un article publié dans le Monde diplomatique de septembre 2006, les talibans seraient notamment parvenus à remobiliser des dizaines de milliers de combattants réfugiés depuis 2002 dans la province pakistanaise du Waziristan (région où la guérilla a conclu un armistice avec Musharraf), ainsi qu’à gagner d’anciens adversaires à leur cause : « La première faction, Hezb-e-Islami, dirigée par M. Hekmatyar. La seconde, aux ordres de l’ultraorthodoxe mollah Mohammad Younès Khalid. » Mais il existe d’autres alliés objectifs pour cette faction ultra-réactionnaire, meurtrière et communautaire : le désespoir des masses afghanes et leur haine parfaitement légitime des occupants.
Cinq ans après l’invasion impérialiste, les peuples d’Afghanistan, pays ravagé par des décennies de guerre permanente, connaissent aujourd’hui, dans leur grande majorité, des conditions d’existence toujours terribles. L’ « aide internationale » a d’abord profité aux chefs de guerre qui collaborent avec Karzaï : la misère et la barbarie sont par contre le lot quotidien du reste de la population. La production de pavot, principale ressource du pays, bat chaque année de nouveaux records, seulement concurrencés par ceux du taux de suicide, en particulier celui des femmes. Le recours aux attentats-suicides - un phénomène inexistant jusqu’alors en Afghanistan - constitue d’ailleurs l’un des aspects nouveaux de la lutte des talibans… Les écoles, les hôpitaux, les services publics sont inexistants. Quant à trouver un changement d’idéologie entre l’ex-régime taliban et les moudjahidins de retour au pouvoir, la réapparition d’un « ministère du vice et de la vertu » au gouvernement, fin septembre, qui s’assigne pour but de faire régner des règles similaires à celles en vigueur avant 2002, suffit à montrer que c’est une mission bien difficile.
Plus encore, la haine des occupants puise chaque jour à la source des opérations meurtrières de la coalition, tels que le bombardement du village d’Azizi, en mai dernier, où, sous prétexte de lutte contre les talibans, des civils ont été bombardés par dizaines. Evènements qui en disent long sur les pratiques de la coalition, que, tenant ses informations des états-majors, l’AFP occulte en coiffant chaque jour les victimes du nom de « talibans présumés » !
A Kaboul même, le 29 mai, une fusillade déclenchée par des militaires sur des civils a provoqué une véritable émeute populaire contre les occupants, signe d’importance.
C’est dans ce contexte qu’est organisée la fusion de toutes les troupes d’occupation au sein d’une force unique - l’ISAF - et l’extension des opérations de cette force à tout l’Afghanistan (le commandement passant toutefois, à partir de février 2007 et pour un an, à un officier américain…). Les troupes françaises, qui sont plusieurs centaines en Afghanistan, prennent leur part des massacres et des affrontements, notamment dans l’aviation et, depuis cet été, à travers le commandement de l’OTAN à Kaboul.
Le « processus démocratique » irakien s’est achevé quant à lui depuis plusieurs mois… pour déboucher sur une situation d’impasse sanglante. Il faut dire que la destruction de l’Etat baathiste après 2003, puis le passage des cellules du Baath dans la clandestinité et la « résistance » avaient contraint l’impérialisme américain à tenter de reconstruire de toutes pièces un Etat subordonné à ses intérêts, ce qui était une tâche difficilement réalisable – CPS l’a souligné plusieurs fois. Pourtant, outre les factions kurdes (UPK et PDK qui collaborent avec Washington depuis 1991), il est parvenu, en 2005, à intégrer la majeure partie des factions chiites à l’ « Assemblée constituante » convoquée par ses soins – les autres factions, en particulier l’Armée du Mahdi de Moqtada Al-Sadr, ayant abandonné la lutte armée à l’encontre des troupes d’occupation (v. CPS n°17).
Le « référendum constitutionnel » d’octobre 2005, puis les « élections législatives » du 15 décembre ont été marquées, à leur tour, par l’intégration au « processus » du mouvement d’Al-Sadr et de plusieurs coalitions électorales sunnites – en particulier le « Front Irakien de la Concorde Nationale » dont le cœur est le Parti Islamique, organisation dirigée par les Frères Musulmans – la plupart des factions qui composent ces dernières coalitions restant toutefois opposées à la prétendue « constitution irakienne ».
L’objectif de Washington, une fois ce processus achevé, n’était pas un mystère : « Le gouvernement issu des urnes détiendra la légitimité nécessaire pour s’atteler à deux chantiers prioritaires : la promulgation d’une loi énergétique [permettant à ce gouvernement de négocier avec les trusts pétroliers et parapétroliers, ndlr] et la création d’une compagnie nationale des hydrocarbures partiellement autonome » (Le Monde du 17/12/2005). La production du brut irakien ayant, en effet, chuté très en deçà de son niveau d’avant 2003, en raison notamment des sabotages, l’impérialisme américain espérait enfin voir les affaires reprendre.
Rendus publics le 20 janvier 2006, les résultats n’octroyaient opportunément que 128 sièges sur 275 à la coalition chiite – la contraignant, pour obtenir une majorité, à appeler à la formation d’un « gouvernement d’union nationale ».
Mais, à compter de cette date, les tractations entre factions communautaires ont pris un tour insoluble. C’est qu’une fois sorti de l’abstraction juridique, la prétendue « constitution irakienne » n’a rien réglé des problèmes fondamentaux qui divisent ces factions, à savoir : qui dirige le gouvernement, qui contrôle la police et l’armée, qui contrôle quels territoires et surtout qui, des « gouvernements régionaux » prévus par la constitution ou du « gouvernement national », s’arroge le droit de négocier les marchés pétroliers.
Le 22 février, dans une situation marquée par un mois de tractations stériles en vue de former le « gouvernement d’union nationale » et une tension croissante entre factions, éclate une bombe qui détruit complètement le dôme de Samarra – l’un des principaux lieux saints du chiisme. En réaction, des « escadrons de la mort » chiites déferlent alors sur les mosquées et les quartiers sunnites et procèdent à des exécutions sommaires massives. C’est le point de départ d’une vague d’affrontements terribles qui perdure encore actuellement : près de 7000 civils irakiens auraient officiellement péri du fait de ces massacres au cours des seuls mois de juillet et d’août 2005, soit plus de 100 victimes chaque jour.
Dans le prolongement, en mars, une crise éclate portant sur la nomination du 1er ministre irakien et du ministre de l’Intérieur – les candidats désignés par l’alliance chiite, Ibrahim Jaafari et Bayan Jabr Solagh, étant accusés par les autres factions de complicité avec les « escadrons de la mort ». Jaafari est finalement remplacé fin avril, sous la pression directe de Bush, au profit de l’actuel titulaire Nouri Al-Maliki. Changement suivi d’une séries de plans de sécurité qui n’atténuent en rien, pour l’instant, les exécutions sommaires et les attentats par lesquels les factions sunnites et chiites communiquent entre elles et délimitent leurs territoires. « Tant de gens sont enlevés, torturés et finalement tués (…) que beaucoup d’Irakiens estiment que la situation qu’ils vivent aujourd’hui est pire que sous le régime de Saddam Hussein » (Le Monde du 22/9/2006).
Ces massacres, en eux-mêmes, ne sont d’ailleurs pas le plus préoccupant pour Washington. Martyrisée, la population sunnite - qui constituait le terreau privilégiée de la « résistance » - se trouve en effet réduite à considérer l’occupation américaine comme le moindre mal : « Les chefs sunnites ont abandonné la revendication d’un retrait rapide des troupes américaines » (New York Times, 17/7/2006). A tel point que la présence de soldats américains aux côtés des « policiers irakiens » est désormais exigée des milices locales – la frontière entre « policiers » et « escadrons de la mort » étant bien ténue. Le « président » irakien Talabani peut même affirmer, en appui à sa propre demande, que « Dans quelques endroits, les sunnites veulent que les Américains restent. Ils pensent maintenant que le principal danger vient de l’Iran. » (Washington Post, 25/9/2006). Jaafari – ancien « premier ministre » – déclare : « J’insiste : nous voulons cette force multinationale en Irak. Son rôle premier, c’est d’améliorer la sécurité et, quand les forces irakiennes auront pris le relais, elle pourra partir » (Le Monde du 27/9/2006).
Mais cette situation tendant vers la guerre civile présente un sérieux inconvénient pour l’impérialisme américain : les troupes d’occupation, seules, constituent la pierre angulaire de tout son dispositif de domination. L’Etat irakien, à commencer par son armée, ne fonctionne pas. Le plan de mise en coupe réglée de l’Irak patine. L’impérialisme n’arrive pas à instaurer un « nouvel ordre mondial », comme CPS n’avait cessé de l’annoncer (voir notamment notre texte Actualité du combat pour le socialisme).
Il est un problème particulièrement préoccupant pour l’impérialisme américain : trois ans après l’invasion de l’Irak, le pétrole ne coule toujours pas vraiment. En décembre 2005, Le Monde indiquait que la production était tombée à 1,6 million de barils, dont 1,2 millions exportés contre plus de 2 millions avant 2003. Là même où une certaine stabilité existe – dans la zone contrôlée par les milices kurdes - se pose un problème épineux : celui de l’attribution des marchés pétroliers.
La « constitution » irakienne, qui définit l’Irak comme un Etat fédéral et reconnaît le Kurdistan comme une de ses « régions », ne permet pas d’établir avec précision qui, du gouvernement « national » ou du gouvernement « régional », est à même de s’octroyer cette prérogative – en particulier concernant les nouveaux champs pétrolifères - ni les règles de répartition des profits. Lacunes que le « président » kurde d’Irak, Talabani (UPK), et son compère Barzani (PDK) se sont empressés d’exploiter en signant, dès novembre 2005, un contrat avec une firme norvégienne sans consulter le prétendu « gouvernement fédéral »… et s’attirant les foudres de ce dernier.
Cherchant à pousser l’avantage, ils se sont engagés à partir de janvier 2006 dans la marche à la constitution d’un « gouvernement régional » kurde unifiant les zones d’influence des deux factions : le but de cette manœuvre est, en particulier, de renforcer les prétentions de Talabani et Barzani sur la ville de Kirkouk, autrefois massivement « arabisée » par le régime baathiste et marquée, depuis 2003, par un afflux massif de population et de miliciens venus du Kurdistan. Ville dont le contrôle permettrait par ailleurs de faire main basse sur 15% du pétrole irakien… L’opération suscite une opposition farouche des factions arabes, en particulier chiites : « Des centaines de miliciens chiites se sont déployés au cours des dernières semaines dans cette cité – considérée comme étant le point de départ potentiel le plus probable pour une guerre civile irakienne (…) La constitution irakienne, adoptée lors d’un scrutin national en octobre [2005, ndlr] prévoit un référendum sur l’avenir de cette région fin 2007, mais bien des détails suscitent la polémique, notamment qui aura le droit de vote » (Washington Post, 26/4/2006).
Mais encore : suite à une polémique sur le drapeau irakien, au cours duquel UPK et PDK ont brièvement fait hisser le drapeau kurde dans leurs zones d’influence, la Turquie, dont la participation à la FINUL renforcée vient de revivifier les relations avec Washington, a fait savoir que « la défense des intérêts de la minorité turcomane turcophone [à Kirkouk, ndlr] constituait une « ligne rouge » pour Ankara ». Il ne s’agit là que d’un prétexte pour interdire à la « région kurde » d’Irak d’acquérir une indépendance qui aurait inévitablement des répercussions sur son propre sol, où les kurdes représentent près de 20% de la population. Un véritable casse-tête pour l’impérialisme américain…
Dans un Irak qui sombre dans le chaos sous une façade « démocratique », les troupes américaines continuent d’être la cible d’attentats réguliers qu’il ne faut pas noyer ni confondre avec les affrontements communautaires. Ces attentats sont en grande partie l’œuvre des anciennes fractions de l’appareil d’Etat liées au Baath, celle que les opérations de ratonnade sur une échelle et d’une violence inouïe – comme à Fallujah – tentent de détruire, notamment dans l’Ouest du pays, vers la frontière syrienne. Il est vraisemblable – pourquoi s’en priverait-il ? – que le régime syrien alimente et aide les différents groupes armés qui agissent en Irak. Pour l’impérialisme US, mettre au pas la Syrie est d’autant plus une condition de la réussite, au moins pour un temps, de son opération en Irak.
Après l’offensive sur le Liban, la Syrie est aujourd’hui dans la ligne de mire immédiate de la coalition impérialiste : ce pays, on l’a vu, a fait, dès le lendemain des bombardements israéliens, l’objet des menaces explicites, conjointes, des présidents américain et français. La FINUL renforcée est, de fait, une arme pointée contre la Syrie tout autant voire plus que contre le Hezbollah.
Il existe, du point de vue de l’impérialisme, d’autres raisons profondes à cette hostilité : si le parti Baath de Syrie, vertébré par l’armée, s’est érigé, lors de son coup d’Etat en 1963, comme le dernier rempart face à la révolution prolétarienne qui sourdait depuis la fin des années 50, il n’en a pas moins été conduit, paradoxalement, à nationaliser l’essentiel de l’économie (à commencer par le pétrole et le gaz), prenant appui sur l’existence de l’URSS pour garantir son indépendance. La dislocation de l’URSS, le rétablissement du capitalisme en Russie, puis le déclenchement de la « guerre mondiale contre le terrorisme » au lendemain du 11 septembre, ont offert à Bush la possibilité d’une recolonisation de la Syrie comme de toute la région – opération désignée sous le nom de « grand Moyen-Orient »
L’impérialisme français, qui a rompu ses liens avec le régime syrien depuis le vote de la résolution 1559 (v CPS n°19), a de son côté tout intérêt à renforcer sa pression sur la Syrie, sinon à renverser Assad : outre que cela lui permettrait de briser au Liban toute opposition, Paris a également des vues sur la Syrie où la première banque privée est le fruit d’une association franco-saoudienne.
Signe des temps : Israël, qui occupe depuis 1967 une portion du plateau du Golan, a déclaré fin août qu’il excluait toute négociation de paix avec la Syrie, Olmert qualifiant la Syrie de « membre le plus agressif de l’Axe du Mal » et ajoutant : « Tant que j’occuperai les fonctions de premier ministre, le plateau du Golan demeurera entre nos mains car il est partie intégrante de l’Etat d’Israël ». (Yediot Aharonoth du 26/9).
Comprimé dans un étau mortel, cerné par les troupes de la coalition (Irak, Liban, Israël, Turquie), le régime d’Assad est sur la défensive : déjà contraint de se retirer du Liban au printemps 2005, au prix de pertes économiques importantes et du rapatriement de centaines de milliers d’ouvriers syriens, il connaît depuis une crise profonde que ne cesse d’aiguillonner le tandem franco-américain. Le dernier congrès du Baath, en juin 2005, s’est conclu par l’éviction de « la quasi-totalité des vétérans » et… l’expression de la « volonté de poursuivre le dialogue avec les Etats-Unis », concrétisée par la perspective d’un « réexamen des articles de la constitution stipulant que l’économie est une économie socialiste », autrement dit une plus grande ouverture de l’économie aux investisseurs privés (L’opinion, Maroc, 12/6/2005).
Ces appels de phare se sont révélés insuffisants pour Bush et Chirac, qui ont, dans le prolongement de la 1559, voté plusieurs résolutions contre la Syrie (en particulier la 1595 et la 1636) : sous prétexte d’enquête sur Hariri, le régime syrien est sommé d’« arrêter les responsables syriens (…) que la commission soupçonne » et de « les mettre pleinement à disposition » du juge Brammetz chargé de l’instruction… Une instruction ponctuée de « disparitions » suspectes (Ghazi Kanaan, ex-ministre de l’Intérieur, a été « suicidé » en octobre 2005) et de défections (Abdel Halim Khaddam, ancien vice-président réfugié à Paris, a accusé en décembre 2005 Assad d’avoir collaboré à l’assassinat de Hariri), à mesure que la liste des personnalités « soupçonnées » se rapproche du cercle des intimes du président syrien…
Last but not least : une « opposition unifiée » allant des « communistes » aux « libéraux », en passant par les partis kurdes, s’est rassemblée en octobre 2005 autour d’une « Déclaration de Damas » qui appelle à un « changement démocratique et radical » du régime et a en outre obtenu le soutien de la confrérie interdite des Frères Musulmans. Ces derniers constituent sans doute la menace la plus sérieuse au régime d’Assad, qui s’appuie sur le communautarisme alaouite dans un pays très majoritairement sunnite : à deux reprises, en 1964-65 et en 1982, le régime baathiste n’a survécu à des insurrections fomentées par les islamistes sunnites qu’au prix d’affrontement meurtriers (15000 morts lors du massacre de Hama, en 1982).
Menacé de toutes parts, le régime d’Assad n’a plus désormais, pour seule ressource intérieure, que le ressort de l’union nationale qu’il exploite à l’envi, maintenant sa population en état d’alerte à la perspective d’une attaque israélienne imminente, et pour seul point d’appui extérieur que son alliance avec l’Iran.
Face aux menaces toujours plus précises de l’impérialisme américain, une certaine radicalisation de l’axe syro-iranien s’est faite sentir à partir de l’été 2005 : cette radicalisation a pour point de départ l’élection, en juin 2005, d’un nouveau président iranien, Mahmoud Ahmadinejad. Aux lendemain de sa prise de fonctions, le premier geste du président iranien a été de recevoir son homologue syrien pour réaffirmé l’alliance de leurs deux pays en ces termes : « La Syrie représente la ligne de front de la nation musulmane. Les menaces communes nous rapprochent et rendent notre coopération encore plus nécessaire » (AFP, le 8/8/2005).
Cette élection a constitué un développement inattendu. A la veille du scrutin, Le Monde du 17/6/2005 pouvait encore expliquer: « En Iran, les principaux candidats à la présidentielle veulent améliorer les relations avec les Etats-Unis ». Le vainqueur attendu était, en effet, le « conservateur modéré » Hashemi Rafsandjani, déjà président de 1989 à 1997, qui avait mené sous le nom d’ « ajustement structurel » une politique de privatisations soldée par des licenciements massifs, et bien connu pour ses vélléités pro-américaines (ses liens, illégaux, avec le trust parapétrolier Halliburton lui ayant valu quelques ennuis après son échec électoral).
C’est pourtant, en définitive, le seul candidat opposé à la reprise des relations diplomatiques avec les Etats-Unis qui l’a emporté : un candidat qui, en outre, prônait le renforcement du programme nucléaire iranien et se présentait comme le « balayeur des rues iraniennes », c’est-à -dire l’adversaire de la corruption qui ronge les sommets de l’Etat.
Ce qu’exprime l’élection d’Ahmadinejad est la pression d’une fraction importante du régime du mollah : celle des officiers des « Gardiens de la révolution » (Pasdaran) et des miliciens « volontaires » (Bassidj), appuyés par les restes de la petite-bourgeoisie iranienne, les Bazaris. Créés par Khomeiny pour consolider le régime islamique au lendemain de la révolution iranienne de 1979, les Pasdaran - corps d’élite de l’armée iranienne - et les Bassidj - milices auxiliaires de l’appareil d’Etat, chargé de l’observance des « principes islamiques » - ne dépendent pas du gouvernement, mais sont directement subordonnés au Guide suprême : ils sont les piliers du régime, mais aussi ceux qui ont le plus à perdre à une ouverture trop grande de l’économie iranienne. Nombre d’entreprises privées et de biens appartenant au shah ont été expropriés, après la révolution de 1979, au profit de « fondations » ou bonyads qui, sous prétexte de « bienfaisance », redistribuent les bénéfices, de façon opaque, entre les divers épigones : bénéfices dont les partisans les moins haut placés de la République Islamique seront privés les premiers dans le cas d’une « libéralisation » trop brutale.
Depuis 1980, Ahmadinejad a gravi les principaux échelons des Pasdarans : en 1999, face à l’explosion d’un mouvement étudiant de masse qui mettait en cause le pouvoir des mollah et reflétait une lame de fond issue des masses iraniennes, la mouvance Ansar-e-Hezbollah dont il constitue un dirigeant éminent a, selon le site internet Iran Focus, pris la tête des opérations de répression. C’est à ce titre qu’en 2003, le courant « ultra-conservateur » l’a porté à la mairie de Téhéran, dans un contexte de reflux des masses et d’abstention massive.
Son élection à la présidence du régime tient peut-être autant du coup d’Etat que du plébiscite ; c’est ce que laisse penser une dépêche AFP du 22/6/2005 :
« Un front de refus s’est formé pour faire barrage à M. Ahmadi Nejad, mais aussi à la fraude qui, disent ses adversaires, lui a permis d’être au second tour (…) Le ministère de l’Intérieur [qui n’a aucun contrôle sur les Pasdaran et Bassidj, ndlr] a mis en garde contre le risque d’une manipulation plus importante encore au second tour qu’au premier, de la part de « certaines personnes prêtes à tout pour rester au pouvoir » ».
L’élection d’Ahmadinejad reflète la crispation d’une fraction de l’appareil d’Etat iranien devant la pression toujours plus forte de l’impérialisme américain sur l’Iran.
Washington veut effacer la révolution prolétarienne de 1979 qui a chassé le shah. Ni le retour de l’ayatollah Khomeiny après la révolution, ni la mise en place sous sa direction d’un régime contre-révolutionnaire sur la base d’une répression sanguinaire – la République islamique – ni encore la guerre Iran-Irak provoquée à dessein par Washington, avec le concours intéressé de l’impérialisme français et de la bureaucratie du Kremlin, n’ont empêché la nationalisation de l’essentiel de l’économie (s’ajoutant à la nationalisation du pétrole depuis 1951) et l’ouverture d’une profonde brèche dans le dispositif de domination de l’impérialisme américain sur le Moyen-Orient et l’Asie centrale - conséquences de la révolution que Bush aspire à effacer. L’impérialisme américain a par ailleurs un objectif à plus court terme : maintenir l’Iran dans la nécessité d’user de son influence sur le Hezbollah, les diverses factions chiites d’Irak et celles de toute la région pour les soumettre aux exigences de la coalition.
En avril, Bush a évoqué la possibilité de « raids aériens pour détruire les sites nucléaires » iraniens. Toutefois, les principales armes de l’impérialisme américain sont d’une autre nature. Depuis 1984, la liste des sanctions économiques prises contre l’Iran est impressionnante : interdiction des ventes d’armes et technologies de pointe, des subventions à caractère non humanitaire (1984), des importations iraniennes (1987), des investissements (1995). Politique qui s’accompagne d’un encerclement stratégique via la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Irak, l’Afghanistan et les petites républiques d’Asie centrale.
Cette politique connaît aujourd’hui deux importants développements. D’une part, un accord de coopération nucléaire conclu en grande pompe entre Washington et New Delhi, en mars dernier, s’est conclu à une condition : le remplacement du ministre du Pétrole, favorable à un accord pétrolier et gazier avec la Chine, la Syrie et l’Iran.
Mais plus encore, l’arrivée à échéance, le 31 août de l’ultimatum pour la suspension du programme… nucléaire de l’Iran, qui s’est heurté à un refus, pourrait être mis à profit par l’impérialisme américain, qui mène aujourd’hui des tractations en vue d’imposer le vote de sanctions par l’ONU, tout en laissant entendre qu’il pourrait passer outre cette instance si l’un des membres du Conseil de Sécurité y opposait son véto. A cet effet, le Congrès américain a d’ailleurs adopté, fin septembre, une loi prévoyant « des sanctions à l’encontre des pays qui collaborent au programme nucléaire iranien » et qui constitue notamment « un avertissement à l’intention de la Russie et de la Chine » (AFP, 30/9/2006).
En ce qu’elles ne peuvent s’affranchir du marché mondial, les économies iranienne et syrienne sont tributaires des relations avec les grandes puissances impérialistes. Fait significatif s’il en est de cette réalité: pendant des mois après les élections présidentielles iranienne, le poste de ministre du Pétrole est resté vacant, toutes les propositions formulées par Ahmadinejad se heurtant au refus du Parlement. Malgré leur raidissement, le régime des mollah et celui d’Assad ne peuvent que chercher à négocier leur survie auprès des grandes puissances impérialistes, avec un empressement d’autant plus grand que se resserre autour d’eux l’étau de la coalition.
Cette nécessité est d’autant plus forte pour Téhéran que le régime des mollah est pris en tenaille par les luttes de son propre prolétariat, secoué par d’importantes grèves (cf. Notes sur la situation internationale, CPS n°25) S’y s’ajoute l’effervescence des nombreuses minorités nationales opprimées : baloutches, arabes, azéris, en Iran, kurdes en Iran et en Syrie. Ainsi, en mai dernier, des manifestations massives ont secoué l’Azerbaïdjan iranien, en réaction à la publication d’une caricature. En septembre, l’annonce d’une subvention massive au Hezbollah pour la reconstruction du Sud-Liban a provoqué des émeutes au Khouzestan, province frontalière à l’Irak où des centaines de milliers d’arabes iraniens attendent de voir reconstruits leurs logements détruits depuis… la guerre Irak-Iran, achevée en 1988 !
La répression meurtrière à l’encontre du peuple baloutche – meurtri par l’armée du Pakistan voisin – et plus encore contre les masses kurdes – qu’on retrouve en Iran, en Syrie, en Irak et en Turquie – sont aujourd’hui utilisées par Damas et Téhéran comme des instruments de consolidation de leurs gouvernements par la terreur. Ainsi en Syrie, au printemps dernier, à l’occasion des fêtes de leur nouvel an (Newroz), la répression s’est abattue à nouveau sur les Kurdes, notamment Alep.
Ces contradictions expliquent qu’entre deux discours radicaux ou déclarations fracassantes contre Israël qu’Ahmadinejad sait très populaires en Iran et dans toute la région, le régime iranien cherche à faire feu de tout bois pour rentrer dans les bonnes grâces de Washington. Malgré son refus initial de reprendre des relations diplomatiques avec Washington, Ahmadinejad a écrit à Bush et Chirac, début mai, en vue d’ouvrir des « négociations globales ». Utilisant les signes d’ouverture envoyés par Chirac et motivés par la situation au Liban, le président iranien a encore proposé à l’Elysée, début octobre, d’enrichir en France l’uranium destiné à Téhéran – espérant par ce moyen enfoncer un coin dans le front impérialiste.
C’est encore l’Iran qui, en dernière analyse, détermine les actes de soumission successifs du Hezbollah au Liban ou des factions chiites en Irak.
L’élection d’Ahmadinedjad a de fait entraîné, à l’unisson avec la Syrie, une radicalisation des positions du Hezbollah, qui était entré au gouvernement libanais sous l’influence du président précédent, avant donc que se manifeste ce durcissement des positions du régime iranien.
Même les actions « spectaculaires » à l’encontre d’Israël sont montées d’un cran – via le Jihad islamique - après l’affirmation de l’axe irano-syrien. On peut le dire : ce n’est qu’avec l’élection d’Ahmadinedjad que le contrôle du Liban sud par le Hezbollah est devenu un problème pour Israël, mais aussi une opportunité ouverte d’intervenir à nouveau au Liban .
Inversement, l’agression contre le Liban, et en particulier les coups portés au Hezbollah – malgré l’afflux de pétrodollars supposés panser les plaies et reconstruire les immeubles – sont des coups portés indirectement contre l’Iran, d’abord, et également la Syrie.
Ces développements permettent de le comprendre : l’agression menée par Israël contre le Liban s’inscrit dans le cadre de la situation de toute la région.
Les difficultés rencontrées par l’impérialisme US et ses alliés en Irak et en Afghanistan, d’une part, l’élection d’Ahmadinedjad, la formation d’une alliance entre l’Iran et la Syrie, d’autre part, poussaient à ce qu’interviennent de nouveaux développements, de nouveaux coup de force de l’impérialisme, avec comme objectif premier le renforcement de son dispositif militaire contre les masses de la région, et comme objectif de fond obtenir la soumission ou la destruction de l’Iran et de la Syrie.
Telle est la raison de l’agression menée contre le Liban, contre les masses libanaises.
Une précision s’impose.
Dès 2002, dans la conférence qu’il a tenue après l’invasion de l’Afghanistan, notre Cercle soulignait
« Il faut enfin insister sur une dernière chose: l'agressivité décuplée de l'impérialisme US, la nouvelle offensive à l'échelle internationale dont la "lutte anti terroriste" est le bélier, n'effacent en rien le fait que le mode de production capitaliste est historiquement épuisé. Même dans ces conditions politiques relativement privilégiées, l'impérialisme US n'a pas été et ne sera pas capable d'instaurer un "ordre", une stabilité durable. Tout au plus peut-il comprimer les contradictions sous sa botte ici ou là . »
Répétons-le quatre ans après : malgré la mise en place d’institutions croupion, malgré une déploiement et une sauvagerie militaire terrifiants, l’impérialisme US, et derrière lui les impérialismes britanniques, français, allemands, italiens, engagés tous ensemble désormais dans la tentative de recoloniser le Moyen-Orient, ne sont pas capables d’impulser un développement économique tel qu’il permettrait de bâtir un « nouveau Moyen-Orient ». Il s’agit ici d’une entreprise de pillage et de mort, au bout de laquelle pour tous les peuples du Moyen-Orient il n’y a que la ruine. Quelle illustration plus frappante de ce fait que le sort du peuple palestinien ?