Article paru dans C.P.S. nouvelle série n°27, janvier 2007
Ségolène Royal s’inféode le Parti Socialiste
Une victoire incontestable
Lors du congrès d’investiture du 26 novembre 2006, Ségolène Royal a été désignée candidate du Parti
Socialiste pour la prochaine élection présidentielle. Cette désignation entérinait le résultat du vote des adhérents du PS qui s’était déroulé le 16 novembre 2006. Dés le premier tour, Ségolène
Royal obtient une majorité absolue avec 107 743 voix (60,70 % des suffrages), loin devant ses rivaux. Dominique Strauss-Kahn arrive en deuxième position avec 36 510 voix (20,57 %), suivi de
Laurent Fabius qui obtient 33 258 voix (18,73 %). La participation a été élevée : sur 216 969 adhérents inscrits, 178 632 ont voté soit 82,3%. Seuls 1121 bulletins blanc ou nuls ont été
comptabilités (0,6 %). Seul le référendum interne au PS sur la Constitution européenne avait atteint un tel niveau de participation en décembre 2005 (83,13 %) mais avec beaucoup moins
d’adhérents, puisque la campagne d’adhésion à 20 euros lancée de mars à mai 2006 a donné lieu à un afflux de plus de 80
000 nouveaux adhérents.
Sur 104 fédérations du Parti Socialiste, hormis la Seine-Maritime, la Haute-Corse et Mayotte restées fidèles à Laurent Fabius, Ségolène Royal arrive en tête et elle
obtient de plus la majorité absolue dans 95 d’entre elles. Dans 42 fédérations son score dépasse la barre des 65%. Il s’agit d’un succès sans appel.
Pour ses rivaux, c’est une débâcle. Quelques jours avant le vote, ils tablaient, sans grand espoir à vrai dire, sur la possibilité d’un second tour. Tel n’a
point été le cas. Dominique Strauss-Kahn franchit à peine la barre des 20% ; il n’arrive en tête dans aucune fédération et il est battu dans celles réputées comme constituant ses bastions
(Puy-de-Dôme, Yvelines). Pour Laurent Fabius, c’est un camouflet : avec 18,73%, il se situe au-dessous du score réalisé par sa motion lors du congrès du Mans en novembre 2005, soit
21,17 %.
Ni la « social-démocratie à la française » du premier, ni la ligne « résolument à gauche » du second n’ont été à même
d’endiguer la vague Royal.
Il est à noter que le vote Royal ne peut pas être vraiment différencié selon l’implantation géographique des fédérations, pas plus qu’en se référant aux votes lors
du référendum interne de 2004 sur la constitution européenne ou sur les différentes motions présentées lors de la préparation du congrès du Mans.
« Le raz-de-marée pro Royal est particulièrement manifeste dans les fédérations rurales, où le vote prend parfois des allures de plébiscite. Par comparaison, Paris représente
un mauvais score : elle arrive en tête, mais n’y obtient pas la majorité. Autre enseignement : Madame Royal obtient de très bons résultats dans les sections des quartiers populaires,
comme à Clichy-sous-bois. (…) Elle peut aussi se prévaloir de rassembler au-delà du oui et du non à la Constitution européenne. En Basse-normandie où le non l’avait emporté avec 55 % des
voix lors du référendum du PS, personne n’avait imaginé que Mme Royal l’emporterait (…) Mme Royal dépasse ainsi les scores du courant majoritaire de François Hollande au congrès du Mans
(53,63 %) avec le soutien, alors, de M. Strauss-Kahn ». (Le Monde du 18 novembre 2006)
C’est en bloc que les adhérents ont voté Royal.
« Trente ans d’un parcours solitaire au sein du parti »
C’est ainsi que Le Monde du 18 novembre 2006 résume la carrière politique de Ségolène Royal au sein du Parti Socialiste. Elle y adhère en 1978. Elle se
déclare féministe mais « elle ne participera pourtant jamais aux mouvements collectifs des années 1970-1980.» (Le Monde du 18/11/2006). Sortie diplômée de
l’ENA en 1980, elle est « remarquée par Jacques Attali en même temps que François Hollande pour faire partie des équipes de travail de l’Elysée. En 1982, Ségolène Royal devient chargée
de mission de François Mitterrand pour la jeunesse, puis conseillère sur les affaires sociales (…) ». Dans les petits papiers du Président. « En 1988, elle obtient
de se présenter dans une circonscription qui n’attire pas grand monde, à Melle, dans le département des Deux-Sèvres. Elle y sera constamment réélue, même aux heures noires du PS en 1993. Deux ans
plus tard elle tente de conquérir Niort en se présentant, en vain, contre la maire sortant [le maire PS Bernard Bellec, ce que Le Monde ne précise pas ! – ndlr], provoquant
une bagarre fratricide entre socialistes » (Le Monde du 18/11/2006).
A 39 ans, Royal entre dans le gouvernement Bérégovoy où elle sera ministre de l’Environnement de 1992 à 1993. De 1997 à 2002 elle
participe au gouvernement Jospin d’abord comme ministre déléguée à l’enseignement scolaire, puis à partir de 2000 comme ministre déléguée à la famille, à l’enfance et aux personnes
handicapées.
Mais en réalité au sein du PS, elle se cantonne dans des seconds rôles. Elle ne s’engage pas dans les batailles des courants, s’efforce plutôt de rester dans
l’ombre et se contente de suivre le sillage de son compagnon, François Hollande. L’une des rares prises de position tranchée qu’on puisse lui attribuer fût son soutien à Rocard quand ce
dernier a tenté en 1993 par l’organisation des « états généraux de refondation » du PS de le transformer en « mouvement ».
Le Monde du 13 avril 2006 rappelle : «Mais, fidèles à leur volonté initiale, M. Hollande comme Mme
Royal ont toujours évité de s’inféoder à un courant. En 1995, lors de la première primaire socialiste pour le choix du candidat à l’Elysée, M. Hollande, chargé de l’économie auprès du premier
secrétaire, Henri Emmanuelli, se tient à l’écart de la bataille qui oppose ce dernier à Lionel Jospin. Mme Royal, qui avait songé à être candidate, va plus loin encore dans le refus de choisir,
en recourant à une formule cruelle _ « deux trains sont lancés l’un contre l’autre. Ecartez-vous des voies ! » - qui nourrira l’inimitié que lui porte encore l’ancien premier
ministre… ».
François Hollande a un parcours politique bien déterminé qu’il est utile de rappeler aujourd’hui. Sélectionné lui
aussi dés 1981 dans le club des conseillers de l’Elysée, Hollande a été l’inspirateur de ceux que on avait appelés, en 1984, les « transcourants » :
« L’acte fondateur de cette aventure avait été posé par un article publié dans Le Monde daté 16-17 décembre 1984 et intitulé « Pour être modernes, soyons démocrates ! ». Ce
plaidoyer pour une modernisation de la politique invitait le PS à être « le parti de toute la société » et à « en appeler au réel bien plus qu’aux mythes ». La future députée
des Deux-Sèvres avait accompagné de près le pari des « transcourants », dont le principal animateur était son compagnon, François Hollande. (…) Non dépourvus d’une fraîcheur un peu
candide, les « transcourants » se disaient « attentifs autant au progrès social qu’à l’efficacité économique » et souhaitaient engager un débat sur « le mode de
participation des électeurs à l’élaboration de la pensée politique » (Le Monde du 13/04/2006).
L’initiative des « transcourants a fait long feu mais elle contenait en germe la « méthode » Royal dont Hollande est sans aucun doute l’un des
principaux inspirateurs.
En 1993 Hollande prend la présidence des clubs Témoins patronné par Jacques Delors, présidence qu’il gardera jusqu’en 1997, restant depuis président d’honneur. Par la suite, Hollande et
Royal ont su naviguer en fonction des circonstances et des retournements d’alliances à la direction du PS pour toujours rester placés dans la mouvance de la direction du parti et du
gouvernement. En 1994, François Hollande est à la direction du PS auprès d’Emmanuelli. Présidents des clubs Témoins, il fera partie des ardents promoteurs de la candidature Delors à laquelle
Emmanuelli se ralliera au congrès de Liévin. Après l’échec de la candidature Delors, Jospin effectue un premier
come-back et s’empare de la direction du PS en décembre 1995 après avoir battu Emmanuelli dans le vote pour la désignation du candidat à l’élection présidentielle. Il s’engage à son tour, à pas
mesuré, dans un processus de rénovation du PS, en s’appuyant sur ceux qui avaient été les principaux partisans de la candidature Delors (Mauroy, Aubry, Rocard). Hollande a pris le bon wagon. En 1995 il est l’un des porte-parole du candidat Jospin. En 1997, Jospin nommé premier ministre lui confie la direction
du PS tandis que Royal intègre le gouvernement.
Jusqu’en 2004, malgré ses maroquins de ministre et son siège de députée, Royal n’est toujours pas cataloguée parmi les figures de proue du Parti Socialiste.
Toujours dans la majorité autour de Hollande, elle ne se distingue pas. Sa véritable rampe de lancement à ce titre, qui lui permettra de donner libre cours à toutes ses ambitions, sera sa
victoire lors des élections régionales en avril 2004 où elle bat la liste conduite par Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, dans la région
Poitou-Charentes.
Lors du congrès du Mans, en novembre 2005, les dirigeants du PS ont réalisé la « synthèse » (voir sur le congrès du Mans CPS n°23 (105) du
3/01/2006). En conclusion du congrès, Fabius qui avait obtenu 21,2 % sur sa motion « Rassembler à gauche » et le NPS (23,6 %) se sont ralliés à la motion présentée par la
majorité (Hollande, Aubry, Strauss-kahn, Lang). Pour Hollande, ce congrès a constitué un succès politique. Les oppositions s’étaient ralliées et étaient de ce fait momentanément muselées à
l’ouverture d’une période difficile à négocier, celle de la désignation du candidat du PS.
Ces ralliements lui laissaient toutes les possibilités de manœuvrer pour laisser l’initiative au candidat (à la candidate…) de son choix politique… si ce n’est
plus.
Il a pu sans obstacle engager le processus d’élaboration du « projet socialiste » sensé définir le programme du futur candidat du Parti
Socialiste. Ce processus s’est achevé le 1er juillet 2006 lors d’une convention nationale où le programme du Parti Socialiste a été adopté sans véritable opposition (seuls ont
voté contre 7 délégués proches du courant de Dolez et Filoche « Forces Militantes - Démocratie et Socialisme »). En réalité ce fut une nouvelle synthèse acceptée notamment par Laurent
Fabius.
L’adoption du programme socialiste est une farce. Son contenu peut se dispenser de longs commentaires : pas de surprise, un programme de mise en œuvre
d’une politique correspondant aux objectifs de la bourgeoisie qui en aucun cas ne remet en cause les contre réformes mises en œuvre par les gouvernements précédents, en particulier celles des
retraites (loi Fillon), de la Sécurité Sociale ou encore les privatisations de EDF et de GDF.
Par ailleurs, personne n’est dupe, ce programme dès son adoption est remisé aux archives de la rue de Solferino, siège du PS. En effet, moulés dans le fonctionnement des institutions de la
Ve république, les candidats du PS se présentent avec « leur » programme. Ainsi, en 1981, François Mitterrand a substitué au programme du Parti Socialiste « Changer la vie »
ses 110 propositions ; il a récidivé en 1988 en publiant une « Lettre à tous les français » qui s’assoyaient allégement sur le programme proposé par le PS. En 1995, Lionel Jospin
s’est lui assis sur les résolutions du congrès de Liévin en publiant juste avant la présidentielle un livre où il expose ses « propositions pour la France ». En 2002 il a publié un
« fastidieux programme intitulé « je m’engage ». Il enterre par la même le projet du PS coordonné par Aubry deux mois plus tôt. Pour enfoncer le clou, Jospin assène pendant le
campagne : « Mon projet n’est pas socialiste » » (Libération du 8/06/2006).
Pendant l’élaboration du projet, Hollande a maintenu, sans opposition, à la direction du Parti une orientation de soutien au gouvernement Chirac-Villepin,
martelant, après sa défaite sur la question du CPE, que la prochaine échéance restait l’élection présidentielle de 2007.
Dans cette affaire, Royal s’est distinguée. Au moment où le Parti Socialiste se prononçait pour le retrait du CPE, en février 2006, elle multipliait les
déclarations vantant les mérites de la politique de Tony Blair. Le Monde du 4 février 2006 commentait :
« Une provocation pour les uns, une bévue pour les autres. L’hommage rendu par Ségolène Royal à Tony Blair, dans le Financial Times du 2 février, sur sa politique en faveur des services
publics et du traitement du chômage des jeunes, entre flexibilité et sécurité, a pris les socialistes de court au moment où, précisément, ils affrontent le gouvernement sur le contrat premier
embauche. (…) A la fin du mois de novembre 2005, elle a déjà soutenu dans un débat organisé par le magazine The Economist et l’Institut Montaigne, un Think-tank libéral créé par Claude Bébéar,
président du conseil de surveillance d’AXA, ce qu’elle considère comme un « juste deal »[un référence explicite au New deal de Tony blair - ndlr] : une plus grande flexibilité
contre davantage de sécurité dans l’emploi des jeunes ».
Concomitamment, Hollande, avec Jack Lang en maître d’œuvre, a organisé à partir de mars 2006 l’opération d’adhésion « à prix cassés »
(Le Monde du 11/03/2006). Pour 20 euros, les nouveaux adhérents, s’ils s’engageaient avant le 31 mai, obtenaient le droit de participer à la désignation du candidat du Parti
Socialiste à l’élection présidentielle. Selon les statistiques, 90% des 80 000 nouveaux adhérents gagnés n’ont jamais eu aucun rapport avec le PS. Sans aucun doute cette opération va contribuer à
faire en sorte que le candidat désigné par le Parti Socialiste soit celui de « l’opinion ».
Une candidature propulsée par la bourgeoisie
Ségolène Royal s’est peu impliquée dans la préparation du projet socialiste même si elle participé à la commission chargée de son élaboration. Après l’adoption du projet, elle a d’ailleurs à
plusieurs reprises stigmatisés ceux qui ne cessaient de se référer au « petit livre rouge », format retenu par la direction du PS pour la publication du programme. Le congrès
du Mans à peine clôt, elle a confirmé son intention d’être candidate à la candidature. Alors que ses principaux rivaux consacraient leur énergie à rassembler leurs troupes au sein du PS, elle
s’est mise en campagne, délibérément, en dehors du parti. Cette campagne a véritablement commencée en janvier 2006 par son voyage au Chili pour apporter son soutien à la candidate du PS chilien,
Michelle Bachelet.
En février, elle a lancé son site Internet « désirs d’avenir » et le mouvement vers la constitution d’un réseau de comités de soutien sous l’égide de
l’association « désirs d’avenir », organisés en marge du Parti Socialiste. Son déplacement au Chili a été le point de départ d’une campagne de presse de promotion de sa candidature sans
précédent. Pendant des mois, jusqu’au vote des adhérents du 16 novembre, quasiment pas un jour sans que la presse quotidienne nationale et régionale ne fasse l’article pour sa candidature. Le
même traitement par la presse hebdomadaire. Cette campagne s’est amplifiée à partir du moment où l’opération de l’adhésion à 20 € a été lancée. Ainsi, Le Monde du 7 avril 2006
constatait : « Ségolène Royal s’affiche à la « une » de quatre hebdomadaires. Sa photo souriante s’étale sur quatre couvertures. Ségolène Royale « fait » la
« une », jeudi 6 avril de quatre hebdomadaires : Paris-Match, Le Nouvel Observateur, Le Point et VSD. Le soir elle sera sur le plateau de TF1, invitée du journal télévisé
de Patrick Poivre d’Arvor. L’offensive médiatique est large ».
La publication de sondages en sa faveur s’est aussi multipliée : la candidate préférée des sympathisants socialistes, très loin devant tous ses
concurrents ; la seule pouvant espérer être présente au second tour ; celle qui pouvait battre Sarkozy... Au fil des articles de presse un même registre : elle bouscule les
« éléphants du PS » qui rejettent sa manière « innovante » de faire de la politique et qui ne l’acceptent pas parce c’est une femme, registre réactionnaire dont Ségolène Royal
ne se prive pas en particulier chaque fois qu’elle se sent en difficulté dans la polémique avec ses adversaires. Ce type de campagne de presse n’est pas nouveau. En 1981, Michel Rocard en a
bénéficié : il était présenté selon les sondages comme le seul candidat du PS apte à battre Giscard (Rocard était partisan d’une non dissolution de l’Assemblée Nationale et d’une alliance
avec le centre en cas de victoire…).
Il en a été de même en 1988. En 1994, Delors, qui a tenté d’obtenir l’investiture du Parti Socialiste tout en se présentant comme candidat de la collaboration avec
le centre, a eu droit aux mêmes honneurs. Pour Royal les « médias » ont mis les bouchées doubles. En réalité, comme pour Rocard et Delors, cette campagne de soutien procède d’un choix
délibéré de grands groupes capitaliste. Ce n’est un secret pour personne : la presse quotidienne et hebdomadaire, les chaînes de radio et télévision privées sont pour l’essentiel sous leur
contrôle. Les Bouygues, Lagardère, Dassault, Rothschild ont largement le pouvoir, quand besoin est, d’orienter « la ligne éditoriale » des organes de presse dont ils sont les
propriétaires. Pour eux, le choix a été clair : Ségolène Royal est la candidate rêvée.
A partir de février, Ségolène Royal a parcouru le pays pour tenir meetings et réunions publiques organisés par les comités « désir d’avenir » et pour
répondre à l’invitation d’un nombre croissant de fédérations.
Quant à son site Internet, Le Monde du 8/11/06 écrit :
«Ségolène Royal parle aux français. Elle flatte « leur intelligence collective », les invite à s’impliquer dans des « forums participatifs » sur tout un tas de sujets, et
leur promet, où qu’elle se trouve, un « désir d’avenir » en phase avec le nom de son association de campagne. « ma star à moi, c’est vous ! », lance-t-elle un jour à son
public, lors d’un meeting en Lozère. « Mon opinion est celle du peuple français », affirme-t-elle quand on l’interroge sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Quand elle
parle de la nation ou de la sécurité « dans un monde sans repère », quand elle s’empare de la carte scolaire ou qu’elle dénonce les travers des 35 heures, Ségolène Royal se fait le
porte-parole d’une majorité dont elle a pris le pouls et qui la soutien en retour dans les sondages ».
C’est effectivement la concrétisation de la méthode proposée par François Hollande en 1984 quand il ouvraitle débatsur « le mode de participation des
électeurs à l’élaboration de la pensée politique ».
Royal s’est déplacée à Dakar (où elle s’est proposée de « rectifier » les accords de Sarkozy en matière d’immigration) et à la Réunion. Au sein du
PS, pas une voix ne s’est élevée pour contester cette manière de procéder. Si on ose le dire, c’est du fait d’un « consentement mutuel » que Ségolène Royal s’est engagée. Autant la
direction du PS que ses adversaires potentiels, tous lui ont laissé les mains libres.
Lors de réunions publiques en février et en avril 2006, Ségolène Royal a plaidé pour « un ordre juste ». Elle a déclaré « Il faut rétablir un
ordre juste par le retour à la confiance, par le retour de repères clairs, par le bon fonctionnement des services publics, par des règles d’honnêtetés (…) valables pour tous ».
Dans la revue Politis du 22 juin 2006, le sénateur Mélenchon a commenté :
« L ‘ « ordre juste » est employé par Ségolène Royal un mois et demi après la parution de l’encyclique du pape Benoît XVI, qui en fait un thème central et confie aux
laïcs le soin de le prendre en charge ».
Dans Le Monde du 4 juillet 2006, Michel Noblecourt a précisé « Diable, Ségolène royal et Benoît XVI, même combat ! De fait M. Mélenchon a
raison. Dans son encyclique « Deus caritas est » (« Dieu est amour »), publiée le 25 janvier, le pape écrit que « l’ordre juste de la société et de l’Etat est le devoir
essentiel du politique ». Et l’ancien cardinal Ratzinger ajoute : « Un Etat qui ne serait pas dirigé selon la justice se réduirait à un grande bande de vauriens comme l’a dit un
jour saint Augustin ».
En mai 2006, Ségolène Royal évoquera une « crise morale » rappelant les années 1930 « Au lendemain des manifestations de février 34,
Léon Blum prononçait ces mots incroyablement taillés pour aujourd’hui : l’Assemblée nationale doit être assainie et renouvelée (…) Il y a un lien direct entre la détérioration des vertus
publiques, l’insécurité sociale, et les risque d’affrontement démocratiques » (Le Monde du 7/05/2006).
A cette occasion à « l’ordre juste » elle a ajouté « l’éthique » en prenant « pour référence le général de Gaulle et son
époque : « Il y avait de la simplicité et de la grandeur » (Le Monde du 7/05/2006).
Confirmant officiellement sa candidature à l’investiture présidentielle du PS, dans un meeting à Vitrolles, le 29 septembre 2006 Ségolène Royal s’est présentée
ainsi:
« Tout au long de son discours, Mme Royal a exalté la nation et appelé à « refonder le pacte républicain ». « Plus les insécurités quotidiennes et sociales et les
précarités gagnent du terrain, a-t-elle déclaré, plus les français ont mal à la France et plus ils s’inquiètent de la pérennité de la nation, moins ils sont portés à la vouloir généreuse avec les
siens et hospitalière avec les autres ». Elle poursuit : « Le drapeau tricolore et la sécurité sociale, l’emblème de la République et les outils de la solidarité, voilà ce qui
cimente en premier lieu l’appartenance commune(…). Car chez nous, on le sait, le national et le social marchent ensemble, et c’est l’Etat qui est garant de cette alliance ». (Le Monde du
1er octobre 2006)
Très clairement, ces discours résonnent comme ceux des néosocialistes des années 30, ceux-là même que la vielle SFIO
exclura et dont une partie fera ultérieurement allégeance au régime de Pétain.
Derrière ces discours populistes et démagogiques, se profilent les positions les plus réactionnaires : développement de la « démocratie
participative », remise en cause de l’existence des partis, encadrement militaire des délinquants, flicage des parents et instauration d’un ordre moral (« Ainsi, au niveau de
l’école primaire, Mme Royal envisage-t-elle, « au premier acte d’incivilité » de l’enfant, d’obliger les parents à suivre » un stage dans des écoles de parents » Le
Monde du 2/06/2006), destruction de la carte scolaire, allongement du temps de travail des enseignants, mise sous tutelle des allocations familiales, contre l’immigration, exaltation du
travail, de la nation (la patrie) et de la famille. Voilà qui assurément a suscité l’intérêt et l’attention des
sponsors de Marie Ségolène.
De biens piètres challengers
Parmi les challengers potentiels de Ségolène Royal figuraient Lionel Jospin, Jack Lang, Laurent Fabius
et Dominique Strauss-Kahn. Avant le dépôt officiel des candidatures, les deux premiers se sont débinés. Pour Lang, c’est assez simple : il n’était même pas en mesure de produire les 30
signatures de membres du conseil national soutenant sa candidature. Malgré les messages de popularité, en particulier dans la jeunesse, que lui renvoyait son miroir, ce foutriquet a dû renoncer.
Il a de ce fait, pour préserver son avenir, rallié la candidature Royal, sommant son éditeur d’arrêter la publication d’un livre dans lequel il assassinait la candidate à la candidature.
Jospin a tenté un second come-back. Pendant près d’un an, il a sillonné la France pour présenter son livre à caractère programmatique « Le monde tel que je
le vois ». Il a été reçu poliment par les fédérations du PS…en tant qu’ancien 1er ministre et « homme d’Etat ». Il semblait vouloir incarner, face à Ségolène Royal
une ligne de défense du PS. Dans cette perspective, il tablait sur, outre la fidélité de ses partisans inconditionnels tel Daniel Vaillant et Bertrand Delanoë, le ralliement de Dominique
Strauss-Kahn. En septembre, ce dernier a fait clairement savoir qu’il ne renoncerait pas.
Suite à sa lamentable prestation devant les jeunes militants lors de l’université du PS fin août 2006, où il s’est effondré en larmes, pleurnichant sur son propre
sort, il a tenté une dernière sortie lors d’un débat devant une assemblée de militants à Lens le 16 septembre.
Mais ses larmes de crocodiles et sa prétention à se présenter comme un homme d’Etat d’expérience n’ont pas permis de faire oublier que pour l’appareil il
est le déserteur qui a abandonné le PS avant le second tour de l’élection présidentielle de 2002. Telle semble s’achever la carrière politique du sieur Jospin au sein du PS :
lamentablement.
Restaient donc deux autres challengers, Strauss-Kahn et Fabius. Tous les deux ont exigé l’organisation d’un débat devant les adhérents. François Hollande en a été
l’organisateur. La tenue de ce débat a été la caricature de l’adaptation du Parti Socialise au fonctionnement de la Ve république. Il faut rappeler qu’après que Rocard ait imposé la désignation
du 1er secrétaire par le vote direct des militants et non plus sur la base du représentant de l’orientation majoritaire, c’est Jospin qui a instauré en 1995 la désignation du
candidat du PS par un vote de ce type. Normalement, le candidat du parti devrait être celui désigné par la direction comme le porte-parole du programme. Tel n’est plus le cas.
Strauss-Kahn, bien mal inspiré par son féal Cambadélis, a emballé son paquet dans la perspective de l’instauration d’une « alternative fort éloignée du
messianisme révolutionnaire », une social-démocratie à la française.
Dans une tribune publiée dans Le Monde du 13 octobre 2006, Cambadélis la définissait ainsi :
« Cette nouvelle démocratie, c’est d’abord la rupture définitive avec le surmoi marxiste révolutionnaire de la gauche. C’est l’acceptation du compromis, qui implique le combat toujours
nécessaire contre les dégâts sociaux et écologiques du capitalisme et la reconnaissance simultanée du dynamisme du marché, la sortie de l’incantation, de la déploration protestataire, le
souci corrélatif de la création de richesse, de la croissance, de l’innovation sans laquelle la redistribution n’est qu’un slogan ».
De plus « DSK » s’est illustré en prônant, par exemple, explicitement, l’autonomie complète des universités et la liquidation des régimes spéciaux de
retraite.
Sur le fond la ligne de démarcation entre Ségolène Royal et Strauss-Kahn se limitait au refus de ce dernier de reprendre à son compte les discours populistes et
démagogiques de la première.
Fabius quant à lui a voulu endosser les habits trop grands pour lui du Mitterrand des années 70. Il a passé une bonne partie de sa campagne à expliquer
qu’effectivement, par le passé, il s’était trompé et qu’il avait enfin compris. Tout en se présentant comme le champion au programme adopté en juillet et en s’en faisant le plus ardent défenseur,
il a cherché à pousser la barre à gauche se référant à plusieurs reprises aux mouvements contre la loi Fillon sur les
retraites ou à celui contre le CPE. Mais lui aussi n’a pas été à même se rendre crédible auprès d’un partie significative des adhérents et de l’appareil pour espérer ne serait ce qu’arriver en
deuxième position et imposer au moins un second tour à Ségolène Royal. Ses multiples actes de contrition n’ont pu effacer que pendant des années il a été l’homme des bases œuvres de Mitterrand
contre le Parti Socialiste, le ministre qui au sein du gouvernement Jospin se faisait le porte-parole direct des exigences du capital… et qu’il avait été en son temps, comme Strauss-Kahn, parmi
les promoteurs de la politique de Tony Blair. De plus, en acceptant par deux fois la synthèse, au Mans, première reculade spectaculaire qui annihilait son engagement pour le non au
référendum, puis lors de l’adoption du projet de programme, il s’est tiré une balle dans chaque pied.
En réalité, les débats ont pesé pour peu dans le choix des adhérents. Face à Royal, Fabius et Strauss-Kahn ont été de biens piètres challengers. En réponse aux
déclarations les plus provocantes de S.Royal, comme par exemple sur le temps de travail des enseignants, ils sont restés polis et timorés. De ce fait, sur le fond, rien ne distinguait vraiment
les candidats à la candidature. Par contre auprès des adhérents et de l’appareil a été déterminant le tapage médiatique
méthodiquement organisé autour de la candidature de Ségolène Royal.
Durant la campagne interne François Hollande a affiché une neutralité de façade. En avril 2006, il n’a pas manqué lui aussi de publier son livre intitulé
«Devoirs de vérité », laissant ainsi planer le doute sur son éventuelle candidature. En réalité personne n’était dupe. C’est en connaissance de cause qu’il a lâché la bride à
François Rebsamem, « n°2 » du PS pour qu’il puisse s’engager ouvertement en faveur de Ségolène Royal. Politiquement, il a été l’un des principaux inspirateurs de sa compagne. Le 3
octobre 2006 il déclarait, dans un entretien au Monde évoquant la candidature de Ségolène Royal « Une candidature s’est incontestablement installée ». Avec
cette déclaration jésuitique, tout en réaffirmant qu’il se portait le garant d’un débat équitable, il confirmait son choix et celui de l’appareil du Parti Socialiste.
A partir de la mi septembre, en quelques jours, l’appareil du Parti
Socialiste a basculé dans le camp de Ségolène Royal. Le Monde du 18 septembre expliquait encore « L’appareil du PS résiste encore à Ségolène Royal ». Faisant des
premiers comptes, Libération du 4 octobre 2006 indiquait que parmi les parlementaires (députés et sénateurs) 63 soutenaient Laurent Fabius, 80 Ségolène Royal, 48 Dominique Strauss-Kahn,
parmi les présidents de région la répartition était établi, respectivement à 8, 8 et 0 ; enfin parmi les fédérations, les soutiens des premiers secrétaires se répartissaient ainsi,
respectivement : 17, 40 et 8. Mais au-delà de cette apparence trompeuse, Le Monde du 9 octobre rectifiait pour le moins son appréciation. Il titrait : « Mme Royal a
désormais le soutien d’une grande partie des « barons » PS ». Et indiquait : « Bon gré, mal gré, ceux qui attendaient François Hollande
rejoignent le camp Royal. Résultat : en quelques jours, la favorite des sondages est devenue la candidate de l’appareil socialiste ». L’expression est juste :
l’appareil a choisi « la favorite des sondages », s’alignant par ailleurs sur les adhérents.
Ce qui a déterminé dans son choix, c’est avant tout le fait que, propulsée par les médias, la candidature Royal
a été perçue comme la seule qui permette d’envisager une défaite des candidats des partis bourgeois en 2007, ouvrant ainsi la perspective d’un retour au pouvoir du
PS.
Un succès pour la bourgeoisie
De son côté, Hollande s’est employé à réaliser les conditions d’une candidature sans rivage à
droite. A la veille de l’investiture de Royal un accord a été conclu avec le PRG. Le 25 novembre 2006 ce parti croupion (9 000 adhérents officiellement) a décidé de ne pas présenter de
candidat et de soutenir la candidate du PS en échange d’un cadeau… royal de 35 circonscriptions « réservées » et une place au bureau national du PS élargi afin de constitué un
conseil politique de campagne. Dans la même logique un accord a été conclu avec le MRC, parti tout aussi croupion (4 600 adhérents) de Jean-Pierre Chevènement. Le ralliement de ce dernier a
illustré ce qu’est la méthode Royal. Chevènement avait annoncé sa candidature. Il faillait l’aider à faire passer la
pilule de son retrait au sein du MRC. A cet effet, Ségolène Royal n’a pas hésité : lors du congrès du Parti Socialise Européen à Porto, le 8 décembre, elle s’est lâchée par une
déclaration contre les pouvoirs de la Banque Centrale Européenne, déclaration sans conséquence pratique bien
évidemment. Le 10 décembre Chevènement retirait sa candidature au profit de la candidate en échange de la « libération » de 10 circonscriptions pour le MRC et d’un siège au conseil
politique de campagne en la personne de Chevènement lui-même. Ce n’est pas fini. Hollande espère conclure un accord avec les Verts…en échange de 25 circonscriptions qui sont d’ores et déjà
« gelées ». Par ailleurs, en mai 2006, deux des partisans de poids de Royal, Gérard Collomb et Julien Dray, n’excluaient pas un rapprochement avec François Bayrou. Le Monde du
20 mai 2006 rapporte : « Julien Dray, porte-parole du PS, avait estimé sur i-télé qu’ « à ce stade » il n’était pas envisageable, pour les socialistes, de gouverner
avec les centristes, mais que, « dans le cadre d’un repositionnement politique, tout est ouvert » ».
Suite à son investiture, Royal a constitué son équipe de campagne affirmant ainsi qu’elle entend cantonner dans un second rôle le bureau national du PS élargi. A
noter que cette équipe ne comprend pas moins de trois « spécialistes » reconnus des questions de sécurité (Rebsamen, Dray et Menucci). Elle a clairement indiqué que sa campagne
s’organiserait en premier lieu autour des comités « Désirs d’avenir ». Le Monde du 22décembre 2006 indique « Ségolène Royal mène campagne à distance du Parti
Socialiste ». Déjà, lors de ses interventions publiques, les logos, couleurs et affiches du PS sont relégués au second plan, masqués par ceux de l’association Désir
d’avenir.
Il est particulièrement significatif qu’une fois sa désignation acquise, l’un des premiers actes politiques de Ségolène Royal ait été d’effectuer une tournée au
Liban. Elle affirmait ainsi sa détermination à prendre pleinement en charge les intérêts de l’impérialisme français. Certes elle s’est fait piégée dans une réunion en présence du Hamas, certes
elle a été maladroite en malmenant l’Iran alors que justement l’impérialisme français souhaite ménager le régime iranien du fait de ses gros investissements dans ce pays. Mais l’intention était
là et c’est l’essentiel à ce stade.
La désignation de Ségolène Royal comme candidate du Parti Socialiste est un succès pour la bourgeoisie, qui a réussi à imposer son choix, là où elle avait échoué
avec Rocard puis Delors. La candidature de Ségolène Royal constitue pour le prolétariat et la jeunesse la candidature la plus repoussante et la plus désarmante qu’il soit. Est significatif le
fait que l’appareil de l’UMP s’en réjouisse tel Devidjan qui a déclaré qu’il « votait » Royal.
La victoire de Ségolène Royal constitue une étape dans la marche à la dégénérescence du PS en tant que parti issu du mouvement ouvrier. Le fait que ses déclarations
ultra réactionnaires sur la sécurité, le temps de travail des enseignants et autres n’aient pas donné lieu à des manifestations significatives de rejet tant au niveau des adhérents de base que de
celui de membres d’appareil en dit long sur l’état de décomposition du Parti Socialiste. En faisant les comptes on peut politiquement parlant additionner les scores de Ségolène Royal et de
Dominique Strauss-Kahn. Ce dernier, battu piaffe d’impatience en attendant que la candidate fasse appel à sa compétence et lui laisse une chance de rejoindre le camp des vainqueurs potentiels.
Cette addition laisse peu de place à ceux, qui malgré tout ce que le personnage a de repoussant, se sont tournés vers la candidature du Fabius pour tenter de défendre une certaine continuité
historique du Parti Socialiste comme parti ouvrier. Bon gré, mal gré, même Emmanuelli et le sénateur Mélenchon, qui a renoncé à faire équipe avec la « gauche de la gauche » se sont
ralliés.
La bourgeoisie fera tout ce qu’elle pour que le processus de mutation vers la dégénérescence totale du PS se poursuive. Une étape a incontestablement été
franchie dans cette direction. François Hollande et Ségolène Royal sont parti d’ores et déjà parti prenante pour préparer la prochaine. « Devant les cadres du PS rassemblés le 17
décembre 2006, Ségolène Royal « promeut une campagne participative moins traditionnelle et appelle à s’adresser aux « Français les plus éloignés du militantisme » (Le
Monde du 20/12/2006). Lui faisant écho, dans l’éditorial de L’Hebdo des socialistes du 30 décembre 2006, François Hollande écrit « Le parti socialiste ne change pas de
nature, mais il a incontestablement changé de mesure. L’arrivée massive de nouveaux militants (qu’il faudra bien cesser d’appeler ainsi avec le temps) a permis d’élargir notre implantation
sur le territoire et de mieux représenter la diversité de la société française ». Bien que déconfis, marginalisé et désabusé Lionel Jospin a déclaré à son dernier carré de fidèles
« Après les élections, que la gauche ait gagné ou non, il y aura une nécessaire reconstruction du PS » (Le Monde du 26/10/2006).
Le terme reconstruction n’est pas approprié, mais sur le fond c’est l’avenir du PS qui est l’enjeu.
31/12./2006